Un article d’un de nos militants paru dans la revue "Ici et Maintenant", exposant le chemin qui a mené du développement économique à sa remises en question de façon ambigüe par la notion de développement durable, et, de façon plus audacieuse, par celle de décroissance.

Une histoire récente ... La croissance (économique), fille de la révolution industrielle, est amorcée au 19ème siècle lorsque le charbon et la machine vapeur ont permis à l’homme occidental de disposer d’une énergie mécanique « contrôlée » en quantité bien supérieure à ce que luimême, l’animal, le vent et l’eau pouvaient fournir. Cette disponibilité d’une énergie abondante, très bon marché, a conduit à de profonds bouleversements, d’abord dans toutes les sociétés occidentales, comme :

- le dépeuplement massif des campagnes pour la concentration de la population autour des nouveaux sites de production industrielle dans ou à proximité des villes avec la perte des racines et des liens sociaux pour ces « émigrants volontaires » ;

- la transformation de millions de paysans alimentairement autonomes en ouvriers de plus en plus spécialisés mais aussi de plus en plus dépendants pour tous leurs besoins de base ; - la croissance démentielle et la transformation des villes et de leur périphérie pour faire place aux moyens de transport modernes indispensables pour assurer le transport des hommes et l’approvisionnement de la ville ;

- la transformation de l’agriculture traditionnelle en agriculture industrialisée avec la disparition des campagnes vivantes et morcelées pour des zones uniformes presque « stériles » bien adaptées à la monoculture mécanisée.

Un deuxième grand tournant dans l’histoire de la croissance économique se marque à la fin de la seconde guerre mondiale avec deux éléments majeurs :

- l’accélération de la société de consommation grâce à la conversion des usines d’armements en usines de production de biens et à la disponibilité du pétrole abondant et très bon marché ;

- la décision annoncée en décembre 1945 par le président américain Truman de développer les pays du Sud qui ne l’étaient pas suivant nos critères occidentaux.

Ils devenaient ainsi par un coup de baguette magique « des pays en voie de développement » qui tout en rêvant à la croissance promise fourniront toutes les ressources indispensables aux pays qui se sont auto-proclamés « développés ». Il faut bien prendre conscience que l’évolution prise par nos sociétés occidentales pendant ces deux derniers siècles n’est pas « naturelle » (NDLR : nous y reviendrons dans un prochain numéro) mais le résultat de choix politiques des classes dirigeantes. En effet, les études des civilisations traditionnelles disparues ou encore présentes révèlent partout une grande prudence, voire une réticence par rapport aux changements, au « progrès » car l’objectif premier est de maintenir un état stable en équilibre avec l’environnement proche, le seul sur lequel elles peuvent compter pour satisfaire leurs besoins de base.

Quand la croissance se fait développement ... durable

La forte croissance de la production et de la consommation entamée au début des années 1950 est toujours actuellement présente. Chaque année environ 3% de plus que l’année précédente, ce qui signifie un doublement de la production tous les 20 ans ! Un doublement de la consommation des ressources, un doublement de la quantité de déchets, un doublement de la pollution, un doublement de notre enchaînement à la consommation.

Jusque vers la fin des années 1960, cette croissance économique s’est accompagnée d’une amélioration des conditions de vie et du bien-être de la population. Les années 1970 marquent un tournant. En effet, les enquêtes montrent un plafonnement du bien-être alors que la croissance économique se poursuit pratiquement toujours au même rythme. A cette période, suite à différentes publications et analyses de scientifiques, philosophes et écologistes, apparaît une critique ouverte et forte de la croissance économique. Certains crient « halte à la croissance », d’autres vont plus loin et parlent de « croissance négative ».

Ainsi cette phrase : « Pour nous, dans le monde industrialisé, diminuer le niveau de notre consommation matérielle devient une nécessité. Ce qui ne signifie pas une croissance zéro mais une croissance négative. La croissance n’est qu’un objectif politique immédiat, servant les intérêts des minorités dominantes. » n’est pas due à un écologiste visionnaire ou à un économiste en plein délire mais à M. Sicco Mansholt, président de la Commission européenne dans ces années septante.

Ce débat essentiel, d’abord fortement médiatisé, va progressivement disparaître de la place publique et être confiné à de « petits cercles ». Ces réflexions aboutiront à l’organisation de réunions internationales avec, au début des années 90, la grande conférence de la Terre à Rio au Brésil. On se quitte avec un catalogue de bonnes intentions et un nouveau concept : le développement durable DD. Bien établi sur ses 3 piliers (l’économique, le social, l’environnemental), le DD apporte la solution. Grâce à lui, on va pouvoir poursuivre ce qui se fait mais en préservant les ressources et l’environnement pour que les générations futures puissent aussi en « profiter ».

La croissance économique qui se mesure généralement par un critère purement quantitatif, l’accroissement du Produit Intérieur Brut PIB, a réussi à se confondre avec la notion de développement qui dans le langage courant fait surtout référence à des aspects qualitatifs. Le « plus » et le « mieux » ne font plus qu’un ! Croissance et développement se sont ainsi entrelacés dans tous les esprits, dans tous les imaginaires ; le développement a besoin d’une croissance économique et la croissance est justifiée par le besoin de développement à satisfaire. Depuis Rio, le DD a largement envahi tous les pans de la société et toutes les petites ou grandes actions politiques sont justifiées par le DD. Toutes les grandes sociétés industrielles, les multinationales en tête, placent le DD au coeur de leurs ... documents pour garantir leur croissance permanente si chère aux actionnaires ! Cette intégration du DD dans les économies capitalistes et libérales démontre au moins une chose : le DD a perdu tout son sens. Il a, cependant, un grand mérite, celui de rassembler derrière lui les
dirigeants économiques, les grands financiers, toute la classe politique, la plupart des écologistes, sans oublier les syndicats. Au final, avec presque un consensus, la croissance économique se maintient grâce au forcing de tous. « Tout doit être fait pour maintenir la croissance économique ; elle est nécessaire pour améliorer le bien-être, pour créer de l’emploi, pour développer les politiques sociales, pour lancer de nouvelles politiques environnementales ».

La décroissance : un mot-obus pour une société plus humaine

Au début des années 2000, à la suite d’un grand congrès organisé à l’Unesco sur l’après-développement, les critiques du système actuel ont repris de la vigueur, se sont structurées pour avancer un nouveau concept : la décroissance économique soutenable DES. Devant la crise énergétique et des ressources en matières premières, devant les destructions sociales dans les pays du Sud mais aussi dans ceux du Nord, devant les catastrophes écologiques qui ne sont plus pour un lointain demain mais sont déjà là sous nos yeux, devant ..., devant .... ce concept affirme qu’il faut réduire la production et la consommation des biens matériels au niveau mondial et en priorité dans nos pays riches ; qu’il faut répartir équitablement les richesses ; qu’il faut redonner du sens et de la valeur à toutes les valeurs humaines universelles ; qu’il faut décoloniser nos imaginaires qui confondent « plus » et « mieux ». La décroissance, ce mot-obus, questionne de plus en plus de citoyens, de plus en plus
d’associations à sensibilité écologiste mais aussi sociale, d’aide Nord-Sud, etc. et il apparaît sporadiquement dans quelques médias. Il reste cependant toujours « interdit » dans nos hautes sphères politiques !

Le dérèglement climatique, conséquence directe de nos « suractivités » humaines, frappe de plus en plus fort à notre porte et nous démontre que toutes les « bonnes solutions » déjà développées dont le DD sont complètement inefficaces, voire même toxiques ; il faut de manière urgente changer de cap !

La décroissance, c’est aussi sortir l’économie de la place centrale qu’elle occupe dans la vie collective pour lui rendre son rôle de moyen d’améliorer la vie des Hommes, de tous les Hommes, en accord avec la Vie et la Terre. C’est aussi, pour chacun d’entre nous, un appel à rejeter les concepts économiques - la rentabilité, la productivité, la compétitivité - qui envahissent tous les pans de notre vie et de notre esprit. Enfin, comme l’explique Serge Latouche, la décroissance n’est pas un objectif ; elle est une nécessité pour passer « en douceur » de notre société non durable à une société durable avec la justice sociale comme priorité.

Vers une société de décroissance économique soutenable : quelques pistes

Une société engagée dans une politique de DES n’existe pas aujourd’hui ni dans la réalité ni dans les papiers. Les seules périodes de réduction de production des biens matériels, que nous connaissons, ont été subies, non contrôlées. Ces périodes de guerre ou de récession se sont avérées catastrophiques pour la majorité des hommes et en particulier pour les plus pauvres.

A la différence de la société de croissance qui est actuellement arrivée grâce à la globalisation à un modèle unique, universel, la société de décroissance sera multiple car elle sera locale. La forte réduction de la disponibilité d’énergie facile comme le pétrole signifiera d’abord une chute drastique des possibilités de transport, ce qui entraînera la relocalisation des échanges, de l’économie. Chaque région en fonction de ses ressources développera les meilleures solutions. Autant on peut aisément imaginer que des petites unités de production décentralisées pourront couvrir les besoins locaux dans les zones faiblement peuplées, autant la question reste posée pour toutes les villes et mégalopoles qui ne peuvent vivre qu’avec un approvisionnement massif venant de régions lointaines.

Un exode urbain plus au moins important est à prévoir jusqu’à ce que les petits jardins et vergers locaux repris aux surfaces bétonnées puissent combler une bonne partie des besoins des derniers citadins. Elle sera aussi locale car elle se construira à partir des expériences développées par les femmes et les hommes de l’endroit avec leur expérience, leur vision et leurs rêves.

Toutes les expériences alternatives qui vont vers la relocalisation de l’économie, qui développent les circuits courts sont à privilégier. Mais aussi toutes les expériences où l’argent est remplacé par l’échange direct de biens ou par une autre monnaie bien plus équitable, « le temps », « notre temps de vie ». Il est évident que dans ces nouvelles « sociétés » pensant et rêvant leur avenir en terme de « plus de liens et moins de biens », la place et la durée du travail salarié ­ celui qui rapporte de l’argent en retour d’activités obligées
- seront profondément revues. Le travail salarié devrait vite perdre la place centrale que nous lui avons faite. Il ne sera plus l’activité qui est pour beaucoup d’entre nous à la base des principaux liens sociaux. Il ne sera plus l’activité à la base de notre reconnaissance sociale par la société et par les femmes et les hommes qui nous entourent.

La décroissance lancera un vaste chantier qui ne pourra réussir qu’avec le soutien de toutes et tous. En espérant que la Terre nous laisse le temps suffisant pour « décoloniser » nos imaginaires, étape indispensable pour aller serein et enthousiaste vers notre libération matérielle et spirituelle.

Ezio Gandin


La décroissance économique soutenable (DES)

La décroissance économique soutenable nous fournit une piste qui nous paraît réaliste et même enthousiasmante par les perspectives d’avenir qu’elle fait apparaître. Elle exprime la mise en place volontaire et contrôlée de mesures politiques qui conduisent à la réduction du niveau de production et de consommation de biens matériels dans tous les pays qui ont dépassé le seuil tolérable défini, par exemple, par l’empreinte écologique moyenne des habitants. Elle est justifiée :

- d’un point de vue économique, par le fait simple, évident et pourtant « oublié » des économistes que la Terre est finie et que toutes les ressources non renouvelables moteur de notre économie sont limitées et non remplaçables « à la demande ».
- d’un point de vue écologique, par le fait que toutes les activités de production, de transport s’accompagnent d’une création de déchets et d’une pollution que les écosystèmes locaux et globaux ne peuvent plus absorber.
- d’un point de vue social, par la fracture croissante entre les richesses des pays du Nord et celles des pays du Sud et dans chacun des pays par l’accroissement de la disparité des revenus : « les riches deviennent de plus en plus riches », et même maintenant « scandaleusement riches » comme la publicité nous le martèle pour nous convaincre d’acheter ces petits billets qui nous ouvriront la porte de la richesse, du paradis...
- d’un point de vue humain, par la nécessité d’un retour aux valeurs universelles comme la tolérance, le respect, la solidarité, la générosité, pour redonner du sens à nos existences, pour sortir de notre état de consommateur et retrouver celui d’Homme libre.


Quelques voix critiques

Quelques voix ont bien continué à s’opposer à la vague dominante : on épinglera l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen, qui a introduit la notion de limite des ressources et de dégradation irréversibles des ressources dans la théorie économique pour créer la BIOECONOMIE ou le philosophe Ivan Illich qui a mené une réflexion profonde sur toutes les organisations-institutions développées par notre société de progrès scientifique et technique au service essentiellement de la consommation pour en montrer les effets négatifs inéluctables sur l’Homme et la Nature. Ces critiques malgré toute leur pertinence n’ont eu qu’un impact très limité et n’ont en rien freiné la marche triomphante de la croissance économique et du développement durable