Imaginons qu’une part importante de la population opte pour la
Simplicité Volontaire et réduise drastiquement ses « achats », sa
consommation de biens et de services. Il est alors quasi intuitif
de penser qu’il devrait y avoir des effets sur l’économie, dans
le sens d’une Décroissance, et par suite logique sur l’emploi.

Article paru dans la revue « Ici & Maintenant » n°19

Moins d’achats implique moins de production donc moins de travail
et des pertes d’emploi. Et effectivement, cette thématique
« décroissance et travail » fait lourdement débat ! Depuis quand
cette idée de Décroissance Economique et pourquoi s’en soucier ?
Les notions de et autour de la « décroissance » sont déjà fort
anciennes. Il y a plus de 30 ans, les travaux du Club de Rome
 [1]
se concluaient par un cri retentissant « Halte à la croissance ».

Parmi les plus incontournables, les travaux de Georgescu-Roegen
 [2]
ont aussi 30 ans. Les choses ont tellement peu évolué qu’il
est devenu habituel de lire : « nous venons de perdre 30 ans
déterminants pour éviter le crash de notre civilisation
occidentale, industrielle ». Il y a donc désormais extrême urgence
à modifier profondément nos comportements individuels et
collectifs. L’option de la croissance « zéro » était déjà
irrecevable pour le monde économique, financier et industriel.

Or, en fait, l’option de la croissance « zéro » est bien
insuffisante. La seule sortie possible de l’impasse est la
Décroissance Economique Soutenable - DES. De cette décroissance,
le monde économique, financier et industriel... en veut encore
moins ! Les travaux développés sur cette DES la rendent pourtant
non seulement indispensable mais désirable, toute dirigée qu’elle
est vers un « mieux vivre ». Ces enjeux de société peuvent paraître
nous passer bien largement au-dessus de la tête mais en fait
c’est chacun d’entre nous qui individuellement « participe » ou au
contraire peut « déserter » le système économique occidental, si
dévastateur. C’est le sens de l’appel de Serge Latouche
 [3] : Il faut « sortir de l’économicisme » ; nous devons « changer
d’imaginaire » ; nous devons abandonner le « mieux égale plus »...

Appel à méditer tant il est puissant dans sa radicalité et dans
ses implications ! S’il nous faut abandonner le « mieux égale
plus », le problème de l’emploi resurgit alors quasi immédiatement :
angoisse de la récession, du chômage, de la précarisation...

Un certain nombre d’auteurs pensent que ce risque n’est guère
important pour plusieurs raisons :

- Ils avancent que de très nombreux pans de l’économie actuelle
doivent être totalement réformés et que, par conséquent, il
pourrait y avoir création de très nombreux postes de travail plus
locaux et à caractère plus humain en substitution des postes
industriels à faire disparaître : pour Burch
 [4]
, « il y aura
toujours un marché pour les biens et les services nécessaires à
une existence décente : nourriture, logement, vêtements,
transports et autres » ; « une agriculture non-productiviste
augmente nécessairement la main d’oeuvre »... L’idée sous-jacente
est que l’économie basée sur une relocalisation
(décentralisation) des activités et sur un plus grand recours aux
aptitudes individuelles, sur un moindre recours aux matières
premières et aux énergies créera inéluctablement plus d’emploi.
- Une seconde piste rassurante également est celle
de la « dématérialisation » défendue aussi par Burch. Il y entend :
« mettre sur le marché des produits reflétant l’ingéniosité,
l’efficacité, et le raffinement humain » qu’il complète par les
activités « de conception, d’entretien, de réparation, de
recyclage puis par une multitude de services qui contribuent à
rehausser la qualité de nos relations, à préserver nos moments de
solitude, à favoriser notre développement personnel et à
approfondir notre relation avec la nature ». Il affirme que la
simplicité volontaire n’entrainera pas l’effondrement de
l’économie.
- Un autre réservoir considérable d’emplois résulte de l’immense
chantier de « réhabilitation » de l’environnement... si nous
voulons nous rendre un cadre de vie supportable, voire agréable.
Les destructions sont telles que les réparations demanderont,
pour un temps au moins, de la main d’oeuvre.

D’autres positions sont défendues. Reprenant l’exemple du secteur de l’agriculture et de l’alimentation plus généralement, Urlacher
 [5]
affirme que
jamais une réorganisation de ce secteur suivant une éthique de
décroissance ne parviendra à compenser les emplois perdus. Dans
notre économie actuelle, l’inflation des moyens et des
techniques, la fragmentation et la spécialisation des tâches, les
déplacements infernaux à tous les stades de traitement et de
vente du produit, la mise en oeuvre d’un arsenal gigantesque
d’emballages, de publicités, d’intermédiaires de distribution....
représentent une somme colossale d’emplois indirects parfois très
éloignés. Par contraste, la simplicité des filières
« relocalisées » ne fourniront jamais autant d’emplois. En
généralisant à tous les secteurs d’activités, le solde pourrait
être à une réduction, peut-être même sévère des emplois.

Mais au fait, est-ce vraiment un problème ?

Oui, si nous restons dans la
logique économique actuelle où l’emploi est un argument
justifiant la création ou le maintien d’activités. Le système
économique y trouve son compte : la machine tourne à plein pendant
qu’aucun raisonnement d’économiste n’intègre les ressources, la
biodiversité... qui trinquent.

Non, si l’on se pose la question : « l’activité est-elle
souhaitable ? » Il apparaît alors qu’une grande majorité des
activités, notamment du secteur tertiaire, sont en fait
parfaitement inutiles voire nuisibles. Plusieurs auteurs citent
ainsi les secteurs commerciaux, bancaires, militaires, policiers,
administratifs, touristiques, de production d’objet en masse et
de faible qualité, de transports...

Faisant l’hypothèse que notre société se défasse de
tous ces emplois, la production tout comme les salaires vont
considérablement chuter ce qui ne serait pas problématique si, en
cohérence avec la simplicité volontaire, nous cherchons
prioritairement une vie dans de meilleures conditions, dans un
environnement préservé.

Il subsistera toujours une série de prestations, activités,
tâches... indispensables à une vie simple, pauvres en ressources
et dégradations mais qui préservent de la misère. Au total, il
faudrait donc accepter la création d’une « oisiveté » à grande
échelle et le maintien d’une partie d’activité salariée. Il
s’agit ici d’un noeud mental et social car il faudrait oser
penser tout autrement la répartition des revenus et du travail.

Irréaliste ? Utopique ? Nombre d’arguments individuels, plus
personnels existent qui, nous l’espérons, pourront faire vaciller
l’ensemble économique vers un vivre mieux, ensemble ! Notre
système économique occidental actuel crée pour l’essentiel des
postes de travail très spécialisés qui ne contribuent absolument
plus à l’expression de tout le génie contenu dans chaque être
humain ; au pire, les tâches sont débilitantes. Vu ainsi, le
travail, au sens de l’emploi, du salariat dans notre économie est
un vol éhonté des talents les plus remarquables et du plus
précieux des biens, le temps de vie de millions de salariés !
Pour contrecarrer l’impression de passer sa vie à la perdre, la
quête de sens se déroule alors dans des recherches aussi
nombreuses que variées : spiritualités parallèles, soins
« corporels », chant et activités créatives culturelles... Aucune
d’elles ne plongeant à la racine du mal.

L’approche de la Simplicité Volontaire ouvre ici une porte de
subversion redoutable. En effet, ce cheminement, en réduisant nos
besoins, diminue nos exigences financières et donc ouvre d’autres
possibilités d’emplois éventuellement moins rémunérateurs mais
plus gratifiants, moins stressants, dégageant plus de temps. La
Simplicité Volontaire nous aide à relever le défi consistant à
« trouver un moyen de gagner notre vie qui intègre à la fois la
dimension intérieure, subjective, personnelle et sacrée de
l’existence et les réalités extérieures, pratiques et
objectives ». Des cheminements font appel au talent et à
l’initiative individuelle : le travail « autonome » au lieu du
salariat ; la réduction drastique des besoins par le rejet des
réflexes compulsifs de consommation ; pour tout besoin, en évaluer
la pertinence et si possible en substituer l’achat par le troc,
le prêt, l’échange... Imaginer et tabler sur l’entente
communautaire. Des cheminements peuvent se faire au niveau
collectif : depuis très longtemps existent des organisations
telles les coopératives ; d’autres bien plus récentes telles les
coopératives d’habitation, les éco-villages, les SEL (systèmes
d’échange locaux), les AMAP (associations pour le maintien d’une
agriculture paysanne)...

Relevons ici un paradoxe très étonnant
et objet de nombreuses critiques envers le mouvement et plus
encore les pratiquants de la Simplicité Volontaire : la plupart
des cheminements évoqués ci-dessus se sont, historiquement ou
conceptuellement, mis en place dans le cadre d’une économie de
survie ou de subsistance. Il serait actuellement salutaire d’en
faire un mode de vie à diffuser au niveau des classes considérées
comme socialement et économiquement privilégiés, dans les pays
les plus riches de la planète. On a très profondément gravé dans
notre subconscient occidental que pour « être » il faut au
minimum « faire », si pas mériter. Il est impensable d’attribuer
le moindre mérite à l’oisiveté. Pour oser penser autrement puis
agir, il peut être utile de préparer le terrain en diffusant les
idées de donner plus de sens à la vie et de sortir de l’esclavage
du travail mis à jour ! Des avis plus radicaux encore peuvent
aider à affermir les convictions. Ainsi, Black
 [6]
plaide pour l’abolition radicale du travail en démasquant même son autre
face, l’anesthésique des loisirs, une des industries les plus
florissantes : « la principale différence entre le travail et les
loisirs est la suivante : au boulot, au moins, l’avachissement et
l’aliénation sont rémunérés ».

Dominique Masset

Notes

[1Rapports Meadows, Club de Rome­ 1972 « croissance Zéro »

[2Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) - Économiste, Université Vanderbilt, Nashville Tenessee. « La décroissance : Entropie ­ Écologie ­ Économie » 1979

[3Serge Latouche -­ Économiste émérite de l’Université Paris-Orsay « Décoloniser l’imaginaire » 2003 ; « Le pari de la décroissance » 2006

[4Mark Burch -­ Auteur américain majeur sur la simplicité volontaire « La voie de la simplicité. Pour soi et la planète » Ed. écosociété

[5Urlacher -­ Contributeur au magazine
S !lence http://www.revuesilence.net/

[6"Travailler, moi ? Jamais ! L’abolition du travail" de Bob Black éditions NSP et Vertige Graphique, 1997, Paris.