Depuis plusieurs années, les questions énergétique et climatique sont au centre des réflexions et des actions des Amis de la Terre au niveau international (Friends of the Earth International).

En Europe, plus particulièrement, une grande campagne (1) intitulée « The Big Ask » vise actuellement la mise en place de lois nationales climatiques afin de réduire dès maintenant et de manière strictement planifiée les émissions de gaz à effet de serre GES dont le fameux CO2 provenant essentiellement de la combustion thermique des ressources fossiles non renouvelables. En fin 2009, Friends of the Earth Europe a publié les résultats d’une étude indépendante (2) montrant comment l’Europe de manière globale et quelques pays cibles pouvaient atteindre une réduction de 40% de GES en 2020 par rapport à 1990. Dans ce cadre, toutes les sources d’énergie dont nous disposons ont été examinées et la filière nucléaire électrique en particulier.

Le dernier grand argument avancé par les promoteurs de la production d’électricité grâce à l’énergie nucléaire peut se résumer par : « les centrales nucléaires ne produisent pas de CO2, cette technologie doit être très largement étendue pour résoudre le problème climatique mondial ». L’analyse de cette affirmation montre clairement l’absence de fondements et confirme les dangers que la prolongation voire l’augmentation de l’importance de cette filière nucléaire ferait courir à l’humanité et aux autres formes de vie (3) (4).

-1.La filière nucléaire produit aussi du CO2 et de plus en plus.

Il est exact que les cheminées des centrales nucléaires ne produisent pas de CO2 mais bien de la vapeur d’eau. Mais que se passe-t-il lorsqu’on élargit l’angle de vue et que l’on prend en compte tout le cycle de vie de la centrale depuis sa construction jusqu’à son démantèlement ainsi que celui du combustible préparé à partir du minerai très peu concentré d’uranium grâce aux fameuses « centrifugeuses » ! En tenant compte de toutes les énergies fossiles consommées lors de toutes ces étapes, le bilan CO2 de la filière nucléaire varie suivant les sources de 50 grCO2/kWh à 250 gr CO2/kWh (comme une bonne centrale à gaz). La contribution du démantèlement n’est pas aisée à déterminer car aucune expérience n’est disponible pour des unités de production importantes comme le sont la plupart des centrales construites à partir du début des années 80. Ce bilan carbone ne peut faire que se dégrader car il faudra de plus en plus puiser dans des gisements miniers de moins en moins riches en uranium.

-2.La poursuite de la filière nucléaire sera préjudiciable aux économies d’énergie et au développement des énergies renouvelables, 2 leviers majeurs pour réduire drastiquement et rapidement la production de GES.

L’exploitation de la filière nucléaire retarde et limite la mise en place d’une véritable politique ambitieuse d’économie d’énergie et d’électricité en particulier. En effet, les centrales nucléaires sont, d’une part techniquement très peu « maniables », et d’autre part leur amortissement nécessite une production jour et nuit proche du maximum ce qui ouvre la voie à des usages gaspilleurs comme l’éclairage de nuit des autoroutes belges ou le chauffage électrique domestique en France !
L’énorme investissement financier que représente la construction des centrales nucléaires (au moins 5 milliards d’euros pour chacun des chantiers en cours), l’immobilisation très longue du capital (10 ans entre le début du projet et le début de la production) ainsi que les sommes considérables accaparées par la recherche ont conduit à un sous investissement honteux dans toutes les alternatives. Comme il est fort probable que les ressources financières publiques seront progressivement de plus en plus faibles suite à l’impossibilité de maintenir une croissance économique en l’absence d’une énergie abondante et bon marché (le pic mondial de production de pétrole est là), il est impératif de mettre tous ses « œufs » dans le bon panier. Prolonger le nucléaire, c’est « rater » l’opportunité (peut-être la dernière ?) de changer en douceur mais radicalement de technologies, de type de société.

-3.Les ressources très limitées en uranium rendent impossible toute montée en puissance de ce mode de production d’électricité.

Les réserves mondiales d’uranium nécessaire pour continuer à faire tourner les quelque 450 centrales nucléaires sont approximativement de 60 ans au rythme actuel de la consommation. Ceci exclut toute extension massive de cette filière. La seule alternative envisageable pour le nucléaire serait de passer aux surgénérateurs mais aucun n’a jamais bien fonctionné industriellement et tous les programmes sont à l’arrêt (France, Japon, USA).

-4.La filière nucléaire est très vulnérable aux inévitables changements climatiques.

Les centrales nucléaires sont toutes installées le long de la mer ou de cours d’eau à gros débit car elles doivent être en permanence refroidies. Toutes les prédictions des climatologues indiquent une augmentation du niveau des mers et des évènements extrêmes comme les fortes précipitations (inondations) ou les périodes de sécheresse ; que des menaces pour le bon fonctionnement voire la sécurité des réacteurs.

-5.La grande majorité des GES produits aujourd’hui sont hors du périmètre des applications que peut couvrir la filière nucléaire.

La filière nucléaire produit de l’électricité et uniquement de l’électricité. Lorsqu’on regarde les grandes sources de production de GES, on aperçoit le transport avec l’usage presque exclusif des dérivés pétroliers, l’agriculture avec les dérivés pétroliers et du gaz naturel, la déforestation, le chauffage, etc... La filière nucléaire ne pourra pas se substituer aux autres sources énergétiques dans ces applications sauf au niveau des transports par le développement massif d’une filière hydrogène ou de transports électriques. Mais la aussi en plus des énormes défis technologiques, la pénurie des ressources nécessaires à cette reconversion ne permettra pas le déploiement du nucléaire.

-6.Le nucléaire est « hors délai » face à l’urgence climatique.

Les rapports du GIEC sont très clairs, nous devons réduire de 50% les émissions globales de GES à l’horizon 2050 par rapport à celles d’aujourd’hui. La production de la filière nucléaire représente aujourd’hui moins de 3% de la consommation finale d’énergie mondiale. Pour voir un effet significatif du nucléaire sur le climat, il faudrait multiplier par 10 sa contribution ce qui est strictement impossible sauf si on compte sur de nouvelles filières ; mais des surgénérateurs fiables, ce n’est pas pour demain et pour la fusion nucléaire, il faudrait attendre au moins 2050 avant de développer une maîtrise suffisante !

La filière nucléaire a bloqué pendant 30 ans, dans beaucoup de nos pays industrialisés, le développement d’énergies renouvelables performantes en accaparant presque tous les investissements énergétiques publics et en nous maintenant dans l’illusion d’un accroissement sans limite de l’énergie disponible. Prolonger cette situation pour encore 10 ans alors que les moyens financiers publics et privés iront probablement vers la baisse serait une erreur dangereuse pour l’humanité présente et future.

Ezio Gandin, président des Amis de la Terre - Belgique asbl

Références

(1) voir le site : www.thebigask.be/fr/
(2) voir le site : www.foeeurope.org/climate/FoEE_SEI_40_study_media_briefing_Dec09.pdf
(3) Sortir du nucléaire, une chance à saisir (2007) publié par Inter- Environnement Wallonie
(4) Face à la menace climatique, l’illusion du nucléaire (2007) publié par le réseau sortir du nucléaire

Contact : Ezio Gandin - tél. 04-388.21.49 et : ezio.gandin-at-gmail.com