Depuis plusieurs mois, un film magnifique est en train de
« labourer profond », de réveiller les gens, de dynamiser des associations,
de motiver des cuisiniers, des élus en très grand nombre. A
travers la vie des habitants du village de Barjac situé dans le sud de la
France, des paysans, des enfants à l’école, des parents et du pétillant
maire de Barjac, Edouard Chaulet, le film « Nos enfants nous accuseront »
devient un moyen fabuleux de prise de conscience des conséquences
de notre mode de vie alimentaire sur la santé de chacun d’entre nous :
enfants, paysans, parents...
Nous avons rencontré le maire de Barjac lors d’une projection organisée,
à Liège au Cinéma Sauvenière par le magasin Albinète et Barricades.

Vous êtes le maire de Barjac, un petit
village situé dans le sud de la France,
avec une majorité communale de
gauche rouge-vert. A travers l’alimentation,
vous touchez plus largement
tous les habitants du village.

Ce n’est pas que l’étiquette politique. On
a une relation qui va au-delà... Mon
implication dans ce film est d’ordre
humaniste autant que politique. Il faut se
situer par rapport à un avenir. Si on n’agit
pas vite et fort sur les questions environnementales
et sociales, nous sommes foutus.

Quelles sont les raisons qui vous ont
amené à développer, dans le village,
cette prise de conscience sur les conséquences
de notre type d’alimentation
et qui sert de base au film ?

C’est le social. Je voulais que les enfants
soient bien nourris, aient au moins 4 à 5
repas par semaine pour améliorer l’attention
scolaire, la santé des enfants. Des
menus équilibrés en produits frais, bons,
cuisinés pour que les enfants soient à
même d’apprécier le bon et le mauvais. Il
faut bien dire que, en France, la restauration
collective dans les cantines pour les
enfants, dans les hôpitaux pour les
malades et les blessés ou dans les maisons
de retraite pour les vieux, elle est triste.
Elle est souvent confiée à des industries
de l’alimentation plus soucieuses de remplir
le porte-monnaie des actionnaires
que les ventres des gens de bonne façon.
Ce côté social a très vite débouché sur
l’aspect santé parce que « qui dit un autre
aliment dit une autre agriculture ». Ce
sont les Grecs dans l’Antiquité qui
disaient « Que l’aliment soit ton médicament
 ». Avec ces périodes de grippe aviaire,
grippe porcine, on ne va pouvoir
compter que sur les défenses naturelles de
l’organisme des gens. Et quelles défenses
auront-ils s’ils sont mal nourris, s’ils n’ont
pas tout ce qu’il faut en vitamines ? Je
crois beaucoup à la qualité de l’aliment.
Et puis, on éduque les oreilles pour la
musique, on éduque le regard pour la
peinture, la beauté... Pourquoi ne pas
éduquer les papilles gustatives ?
Chez moi, chez mes parents, on mangeait
bien et on était pauvre. Mon père était
ouvrier mineur mais on ne dépensait pas
le maigre salaire à des bêtises... Le repas,
c’était quelque chose... On s’asseyait et
on parlait, on prenait son temps, c’était
un moment important ce partage, et on
respectait ce qu’on mangeait, il fallait
finir son pain, ça ne se jetait pas, saucer
son assiette, finir sa viande quand il y en
avait et il n’y en avait pas souvent. Et
puis, on n’avait pas un plat à la carte, on
était sept enfants, ma mère faisait un
repas, on le partageait et si on n’aimait
pas, on n’avait pas autre chose de substitution.
Nous, nous n’avions pas d’alternative,
ou on en prenait, ou on n’en prenait
pas, cela forme à vivre en société ce
genre d’éducation. Cela va chercher loin
les décisions que l’on peut prendre...

Oui, cela remonte même à nos
ancêtres...

Bien sûr... La première des peurs alimentaires,
ce n’est pas celle du pesticide, c’est
la peur du manque. Ensuite, il y a eu
d’autres peurs, la peur de la mauvaise
viande... Il y avait deux catégories de
viandes : les beaux morceaux pour les
riches, et puis la « boucherie », la viande
de bouc, de chèvre pour le peuple.

Dans les « restaurants scolaires » 100%
bio, est-ce financièrement possible ?

Dans tous les débats que j’ai avec des
élus, ils se réfugient derrière l’argument
du coût et l’argument de la rareté du
bio... Lorsque l’on est convaincu de la
nécessité de quelque chose, on trouve
l’argent. Si par exemple on avait été
convaincu que chauffer le sang évitait le
sang contaminé (les transfusions, la transmission
du sida), il eut été criminel de ne
pas le faire pour des raisons d’argent.
Nous aurions évité l’affaire du sang
contaminé en France. Pour l’amiante,
cela a été pareil. Et qui nous dit que pour
les pesticides, cela ne sera pas pareil ?
Donc, quand on est convaincu de
quelque chose de nocif, je ne vois pas
pourquoi on laisserait les pauvres s’enfoncer
et les gens aisés et éclairés (c’est aussi
une question de culture, pas que d’argent)
partir en vacances au Maroc dans
des hôtels bio ! Le coût en restauration
collective, vous savez... 1,66€ le kilo de
carottes chez moi en bio, ça fait 2€ sur le
marché du vendredi... Il faudrait que les
villes aient leur domaine qui fiabilise
leurs approvisionnements et à proximité.
Au Moyen-âge, les bourgeois de la ville
avaient leurs grandes exploitations extérieures,
pourquoi ne pas faire pareil au
lieu de consacrer les sols périurbains uniquement
à l’urbanisme encore et toujours ?
Je consacrais 2,60€ il y a 3 ans à la nourriture
traditionnelle pour le restaurant
scolaire (cela montre notre effort depuis
longtemps en la matière), on est à 2,80€
aujourd’hui, il y a l’inflation et on est en
bio, on ne peut pas dire que la différence
soit criante. Il y a un petit surcoût en
main d’oeuvre mais les cuisiniers sont
heureux de leur métier.
L’argument des quantités... qui cherche
trouve. C’est vrai que pendant un temps,
il va y avoir de l’importation en France,
seulement 2% des terres cultivées sont en
bio, ce n’est pas assez pour faire face à la
demande que ce film « Nos enfants nous
accuseront » suscite... Parce que ce film
est en train de labourer profond, de
réveiller les gens, de dynamiser des associations,
de motiver des cuisiniers, des
élus en très grand nombre, j’en rencontre
beaucoup... La politique, c’est l’art de
faire des choix ...
Il est temps de revenir à des campagnes
où il y a à nouveau des paysans. Sans
volontarisme, on est foutu.

Pour les personnes qui vont vous lire,
que pouvez-vous leur dire au niveau de
leur co-responsabilité ? Quelle est la
co-responsabilité des gens et quel pouvoir
ont-ils de changer les choses ?

Les gens peuvent déjà faire en sorte de ne
pas acheter n’importe quoi. Il y a des
alternatives toujours, je vois de plus en
plus de magasins de qualité présentant de
bons produits, des gens courageux qui
inventent des formules d’approvisionnement,
d’achats, de coopératives ... Voilà,
le comportement cela compte en matière
d’achats. Ce n’est pas dispendieux, ce
n’est pas la frugalité, l’austérité, mais on
cerne mieux les vrais besoins, on va vers
ce que les poètes antillais appellent les
produits de haute nécessité. Cela c’est
important, c’est aussi une autre façon
d’être acheteur, consommateur, client, ne
pas se laisser mener par le bout du nez. Et
les gosses, c’est grand pitié de voir que
aucune loi ne les protège du sucre, du
gras, des saletés E350, 240 ... qu’il y a
dans leurs produits favoris dont je tairai
les noms... Il n’y a pas de protection, ils
sont appâtés et après il y a des addictions,
et une fois qu’ils sont formatés, c’est très
difficile de les refondre, de les rééduquer.
Donc allons-y franchement et maintenant.

Pensez-vous qu’il faut avoir un respect
de l’aliment ?

Absolument !

Et en même temps de tout ce qui l’entoure,
car l’aliment n’arrive pas tout
seul dans l’assiette, il y a tous les travailleurs,
tout ce qui a permis son élaboration,
il y a l’environnement, le
soleil, les nuages...

De la même manière qu’il faut être poli
avec la nature comme disait Jacques
Prévert, il faut être poli avec les bêtes, les
légumes, des végétaux qui sont nos substances
vivrières. On a pris la vie d’un
poulet, d’un lapin pour la nôtre, il faut
respecter. Et c’est pareil pour les végétaux,
cela demande du travail, travail du
paysan, du cuisinier, du transporteur, du
serveur... ça se respecte. Jeter de l’aliment
comme cela se fait dans des cantines,
c’est honteux ! Et je n’en parle pas
d’un point de vue moral, c’est tout ce qui
fait qu’on en arrive à cela qui doit être
revu et corrigé, et y compris l’insipidité
des choses puisque c’est là l’origine, et
peut-être même l’absence d’éducation
parce que il n’est pas vrai de dire que
quand c’est bon, l’enfant le mange. Il faut
une pédagogie, parce qu’on n’éloigne pas
si facilement que cela l’enfant du biberon
et du sucre, donc on va pendant toute
son enfance lui apprendre à élargir la
palette, la gamme. Je vois beaucoup de
familles déglinguées, la mienne l’a été,
mais je dois dire qu’avec la table, je me
suis réconcilié avec ma belle-fille. Les
familles recomposées, c’est important
d’être assis ensemble, de parler, de partager
quelque chose ensemble, cela reconstitue,
ce moment où on se retrouve, on se
reforme, on se ressoude, j’ose un grand
mot : on communique.

Ce film, c’est d’une certaine manière
un message d’espoir. Quel est ce message
que vous voulez apporter ?

Il est nécessaire et urgent d’avoir une
autre agriculture. Le paysan est exposé
lui-même à tous ces produits, il n’est pas
forcément heureux dans son métier, on
essaye de le faire se prendre pour un chef
d’entreprise, pour un patron ! Qu’il se
prenne pour un paysan. C’est un beau
mot « paysan ». Cela suppose d’autres
formations, cela suppose aussi de libérer
un peu le paysan de l’emprise des achats.
Des fois, je me dis, mais ils n’en ont plus
rien à f... de l’agriculture notamment de
l’agriculture familiale, si ce n’est que c’est
un lieu d’écoulement de la chimie, si ce
n’est qu’elle est un lieu de vente de la
mécanique, et c’est davantage cela qui
compte que l’agriculture.
L’agriculture ne doit pas être considérée
comme une donnée secondaire de notre
économie. Je suis pour la souveraineté
alimentaire, la nôtre, celle des Français,
mais celle aussi de tous les peuples.
Quand je pense qu’au Togo, le gouvernement
n’ose pas interdire ces restants de
poulets, une fois les filets confisqués par
les Occidentaux, surgelés, décongelés,
recongelés parce que cela coûte bien
moins cher, tandis que s’il les taxait, le
FMI et la Banque mondiale sanctionneraient.
Alors qu’il y a des familles africaines
qui vivent de la vente de deux poulets
par semaine sur le marché, deux
beaux vrais poulets, et bien, ils ne les vendent
plus, les gens achètent ces saletés qui
viennent de chez nous à bas prix, parce
que c’est l’agriculture subventionnée qui
a fait l’export.
Mais dans le capitalisme, on a toujours
recherché l’abaissement des coûts.

Avant la guerre, l’alimentaire représentait
plus ou moins 50% du budget,
maintenant les ménages dépensent en
moyenne 10 ou 15% ...

Oui, ce n’est pas assez. De la même
manière que les communes, les collectivités
doivent y mettre les budgets nécessaires,
il faut que les familles y consacrent
l’argent nécessaire, il faut que cela ne soit
pas la variable d’ajustement, et l’argent
qu’on y consacre quand on a pourvu à
tout. Non, il faut pourvoir à cela et le
reste ensuite, c’est primordial pour la
santé, et le bonheur ! Les adultes le savent
bien d’ailleurs... que ne font-ils pas pour
leur bec ! Ils font des kilomètres pour
trouver un bon restaurant ; pour faire des
affaires, ils s’invitent à de bonnes tables...
La table est importante pour l’adulte ;
pourquoi ne le serait-elle pas pour les
enfants, les malades, les blessés et les
vieux dans les restaurations collectives ?
Cette tristesse à mourir va-t-elle continuer
 ?
Ce film est un bon point d’appui ; cela
permet de faire bouger les freins, ébranler
les casemates soit des parents, des
familles, des élus, les associations ...

Les alternatives de groupements
d’achats sont un pas supplémentaire ?

C’est à la fois la reprise des choses
anciennes qui ont fait leur preuve (mes
parents tenaient une société coopérative
d’alimentation des travailleurs du soussol
pour les mineurs juste après la libération
en 45, pour augmenter la production
de charbon car c’est un travail de
force) et c’est préfigurateur d’un avenir
possible : acheter ensemble pour faire en
sorte que le paysan ait un marché qui ne
soit pas aléatoire, parce que cela c’est terrible,
quand on revient à la maison avec
ce qu’on avait à vendre du marché...
Cela permet aussi du lien social, on se
nourrit aussi de liens.