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« La charge mentale des femmes - De l’effondrement au sens » Rencontre avec Patricia Mignone (partie 1)

Patricia Mignone, auteure de « La charge mentale des femmes - De l’effondrement au sens », nous a accordé un entretien pour nous parler de son livre publié tout récemment.
Dans la première partie de l’entretien, nous faisons le lien entre la charge mentale, les effondrements, notre société et système économique actuel, ainsi que le rôle spécifique des femmes dans la transition. Nous abordons également l’interdépendance, la reconnexion au vivant, à soi et aux autres comme levier pour lâcher cette charge mentale tout en restant actif.ve dans la transition écologique.

Peux-tu m’expliquer en quelques mots ce qu’est la charge mentale telle qu’abordée dans ton livre ?

Pour définir la charge mentale telle qu’abordée dans mon livre, je vais commencer par la définir telle qu’on la définit canoniquement depuis 3 ans, depuis que l’illustratrice Emma a lancé le sujet. La charge mentale est habituellement définie comme le fait de penser à tout pour tout le monde pour la mère de famille. Quand des femmes s’expriment là-dessus, il y a beaucoup de colère, c’est l’émotion prédominante. Ma définition de la charge mentale, elle émane de très nombreux dialogues avec des femmes, qui m’ont permis de me rendre compte que la charge mentale c’est aussi des gros états émotionnels, ce n’est pas qu’une question d’intendance domestique. Pour moi, la notion de charge mentale, c’est une modalité de l’aliénation. L’aliénation des femmes mais qui fait partie d’une aliénation collective, on est tous aliénés.

Dans le titre de ton livre tu parles d’effondrement… Quel est le lien alors avec l’effondrement ?

L’effondrement ... Quand on emploie ce mot-là, on pense à la collapsologie évidemment. La collapsologie envisage les choses en termes systémiques, les grands systèmes liés à l’environnement, principalement (aussi en termes économiques etc.). Tous ces dialogues m’ont permis de constater qu’il y avait aussi des effondrements au niveau individuel, et qu’on ne fait peut-être pas suffisamment le lien, il y a un lien organique, il y a une continuité entre les effondrements individuels et les effondrements globaux. Et la charge mentale, c’est mon point de départ, c’est à partir de là que j’ai tiré le fil. Je tiens quand même à préciser que je suis une écologiste au départ, et mon intention initiale, quand je me suis mise à travailler sur le web, c’était d’aider les femmes à opérer leur transition écologique. Puis j’ai constaté que beaucoup de femmes n’y arrivaient pas et elles m’ont dit elles-mêmes quand j’ai posé la question : « c’est parce que je n’ai pas le temps, il y a la charge mentale ». Et quand je parle d’aliénation, en gros, c’est le fait d’adopter une personnalité factice, de fiction, qui nous est proposée par le système, la société dans laquelle nous sommes, qui a besoin que les gens se conforment à un certain schéma. Cette aliénation nous emmène à jouer des rôles qui nous sont prescrits, et à un moment dans la vie, les personnes sont compressées, elles se rendent compte que ces rôles ne correspondent tellement pas à qui elles sont intrinsèquement. Mais pour qu’elles s’en rendent compte, elles ont besoin de vivre un choc. C’est là que j’utilise le mot effondrement. Et ces chocs, ils sont de différents types. Ça va être un burn-out, un bore-out, un brown out. Brown out c’est le fait de travailler en trahissant ses propres valeurs. Bore out c’est le fait de travailler en-dessous de ses capacités, et c’est le cas de nombreuses femmes. Il y a un profil de la femme en transition. Et beaucoup de femmes sont « wanna be » en transition, elles veulent, elles sont sensibilisées, mais elles n’y arrivent pas, parce qu’elles ploient sous le poids de la charge mentale. Parmi les caractéristiques de la femme en transition, il y a le fait d’être super qualifiées. La plupart d’entre nous avons fait des études supérieures, en général universitaires, et donc énormément de femmes consentent à travailler en deçà de leurs capacités et de leurs ambitions en raisons d’accommodations pour la famille. Et donc là elles entrent dans le bore-out, elles s’ennuient, ça ne leur apporte rien. Et le burn out c’est too much, je suis débordée et je m’effondre. […] Parmi les autres formes d’effondrement, il y a la perte d’un être cher. [...] Ce qui arrive alors dans ce genre de situations c’est que les gens se rendent compte que la vie est super éphémère, la vie ne tient qu’à un fil, et donc vivons, relions-nous à l’essentiel. L’effondrement c’est ça […] Pour être accepté.e, pour réussir comme la société me prescrit qu’on réussit, je vais renoncer à qui je suis, tout ça sans m’en rendre compte, et je vais adopter une personnalité de fiction, puis à un moment ça me rend dingue. L’effondrement a lieu à ce moment-là. La civilisation dans laquelle nous sommes nous a coupé de la dimension symbolique (une manière très générale d’évoquer la dimension spirituelle, le lien à l’invisible, on pourrait dire l’univers aussi). Et ça a coupé aussi, du coup, notre lien au vivant. Quand on est coincés dans cette carapace, cette personnalité de fiction, et avec la charge mentale, on est hyper stressés, alors on pense juste à faire tourner le bastringue au quotidien, et on perd ce lien à notre intériorité, mais aussi au vivant et à plus grand que nous.

Est-ce que l’émergence de la société capitaliste et du système économique actuel (société d’hyperconsommation, individualisée, où tout va de plus en plus vite et où il y a aussi une perte de sens et de lien avec les autres et la nature), a contribué à l’émergence de la charge mentale ? Peut-on faire ce parallèle ?

Il y a un lien direct entre les deux. […] Après la guerre, il fallait vendre. Et donc le monde corporate, les grosses boîtes qui avaient besoin de vendre les productions résiduelles de la guerre, ont mobilisé le monde du marketing pour mettre en place un discours qui allait donner envie aux gens d’acheter. […] Edward Berneys a mis la psychologie des profondeurs au service de la promotion des trucs à vendre et il a développé l’ingénierie sociale, c’est-à-dire la manipulation des masses. Fin des années 1940-50, on est allés chercher ce type de profil pour mettre en place un discours qui allait faire en sorte qu’on vende un maximum, et on a créé le mythe de la féminité [1]. Ce mythe de la féminité, il va être véhiculé par la radio, puis par la télévision, et puis par tout ce qui sert de porte-voix, donc la publicité, les revues féminines, et maintenant le web. Le mythe de la féminité, c’est un scénario qui est prescrit aux femmes et qui est relayé partout, par tout ce qui est discours. Et on vit dans un monde discursif, on vit dans un monde de récits, donc ça va être aussi propagé par les femmes elles-mêmes, par les mères. [...]
Les femmes qui se plaignent de charge mentale, elles deviennent dingues. Elles surinvestissent la chose domestique, elles privilégient les objets et leur intendance sur les liens, donc on va persécuter nos proches parce qu’ils ne plient pas les serviettes comme moi je trouve qu’elles doivent l’être. Elles se rendent dingues, et comme elles n’ont le temps de rien du tout, elles n’ont pas le temps de poser des gestes écologiques, même si elles savent qu’ils sont essentiels. Donc elles vont aller à la grande surface, elles vont acheter 1000 trucs pourris. Ça c’est une première chose pour l’alimentation, et ça génère beaucoup de problèmes chez les enfants puisque les pesticides, les colorants etc., ça affecte leur système nerveux. Et l’autre chose, c’est qu’elles vont compenser : beaucoup de femmes compensent leur stress en achetant. L’idéal serait le minimalisme bien entendu, de consommer le moins possible, parce que plus on consomme de trucs mainstream, qui proviennent de l’industrie, plus on fait tourner cette industrie qui détruit la terre.

C’est comme ça que finalement on en est arrivés à parler de charge mentale aux femmes alors ? Parce qu’on peut se demander pourquoi ça touche plus spécifiquement les femmes. C’est en lien avec tout ce que tu viens de décrire ?

[...] Je me suis rendu compte que ce sont les femmes qui portent la transition. Les femmes sont les petites fourmis qui traduisent la transition en actes au sein du foyer. Tandis que ce sont les hommes qui écrivent des bouquins, font des conférences, réalisent des films, etc. Donc malheureusement, la transition qui se présente comme une alternative au modèle dominant, comme elle se développe au sein du modèle dominant, elle ne peut pas s’empêcher de reproduire le modèle dominant. […] L’un des gros problèmes au sein des foyers, c’est que dans l’éducation de façon générale, celle des hommes/garçons comme celle des femmes/filles, […] les mères ont reproduit le système en disant aux garçons d’aller faire leurs trucs de mecs et en initiant les filles à la chose domestique. [...] Ce qu’il faudrait idéalement, c’est entrer dans un rapport de co-apprentissage, de co-éducation, où les femmes acceptent d’écouter, d’entendre ce que l’homme a à dire, et que l’homme accepte d’apprendre, d’apprendre ce que sa mère ne lui a pas appris. Donc en tant que mère, jeune mère, c’est impératif d’arrêter avec cette histoire qui consiste à tout faire à la place des enfants et du conjoint, parce qu’en faisant tout à leur place, on les empêche de faire des apprentissages indispensables et on perpétue le système de la domination et de la soumission.

J’aimerais bien revenir un peu sur le lien au vivant, la connexion à la nature, etc. Parce qu’un des impératifs défendu par Les Amis de la Terre, pour aller vers une société plus juste, plus respectueuse de tous les êtres vivants, c’est justement de se reconnecter au vivant. En quoi renouer des liens avec la nature et prendre conscience de cette interdépendance des humains avec le monde vivant pourrait permettre de soigner la charge mentale ?

D’abord il faut se rappeler qu’on est des mammifères, on est des animaux, et que les humains, pendant des millénaires, ont vécu au sein de la nature. Jusqu’à il y a 300 ans (par rapport à l’histoire de l’humanité c’est très bref), les humains vivaient en lien avec la nature. Notre conception du réel était une conception qui intégrait le lien à la nature, et le lien à la dimension symbolique, à l’invisible, etc. [...]
Puis il y a 300 ans, il y a eu l’avènement du rationalisme, matérialiste, mécaniste, etc. qui nous ont convaincu, à travers l’éducation, à travers le bannissement de la dimension symbolique. On est séparés de cette dimension-là, on est séparés de notre intériorité puisque l’école actuellement, l’enseignement, toute notre éducation, a pour objet de nous formater pour entrer dans la vie professionnelle. Tout ça sert à faire de nous des producteurs et des consommateurs, dans cette société qui est une société marchande. Et donc on ne sait pas qu’on a une intériorité, on n’écoute pas, on ne sait pas qu’on est des êtres magiques en fait, on a de la magie en nous, on a des facultés qui sont reliées à autre chose qu’au verbal, au rationnel, aux choses qu’on peut diriger. Et si on se relie à ça, on se rend compte que des choses peuvent arriver. On se rend compte que dans ce monde hyper rationaliste, hyper matérialiste, quand on se coupe si délibérément de cette dimension-là de nous, on se prive de quelque chose d’important et c’est ça qui va conduire les gens aux effondrements. Quand on est stressés comme notre société nous conditionne à l’être, quand on vit, comme la plupart des gens maintenant, dans un monde de béton, tellement peu en contact avec la nature, on perd forcément le lien avec la nature, on considère la nature comme un élément du décor, qui peut tout simplement ne pas exister on s’en fout complètement. On va au cinéma ou on va faire un tour au bois, c’est l’équivalent. Et pourtant, quand on va faire un tour au bois, quand on marche au bord de la mer, on se sent tellement entier, on se sent tellement apaisés, réconciliés, etc. Et des études qui sont menées actuellement permettent de se rendre compte que la vie est électrique. La vie circule en nous à travers des influx nerveux. On s’est rendu compte qu’il y a notamment des échanges d’ions positifs et négatifs avec la terre. Que la terre nous permet de nous équilibrer, que nous sommes consubstantiels, que nous sommes des êtres de nature, nous faisons partie de la nature, nous sommes la nature. Tout ce travail d’aliénation nous a coupé de cette dimension-là. Et donc, la charge mentale nous met dans un état de stress extrême, et ça fait qu’au niveau cérébral, on est branchés sur le cerveau reptilien, on est sur le mode survie en permanence. C’est comme si le cerveau préfrontal était éteint. Or c’est lui qui est vecteur de créativité, de solution, et c’est lui qui active notre capacité à contribuer, c’est-à-dire qui active notre empathie. […] La plupart d’entre nous, parce qu’on n’a pas été éduqués à différentes formes de spiritualité, ne se rendent pas compte qu’on est des êtres spirituels. Pour les personnes stressées, quand on prend le temps de s’isoler et de contacter son intériorité, on sent tellement qu’on est reliés. Et être relié émotionnellement, intuitivement, c’est la condition pour éprouver de l’empathie et pour se sentir capable de renoncer à des habitudes confortables par souci de la sauvegarde du vivant, par souci du soin au vivant.

Dans le livre, tu abordes à un moment l’importance du collectif. En quoi aller vers le collectif peut être une solution face à la charge mentale justement ?

[...] On a besoin non seulement de se nourrir du groupe, de se nourrir des liens avec le groupe, mais on a besoin aussi de s’engager dans la dimension sociale, dans des associations, envers des causes, c’est rentrer dans la dimension du sens. Parce que quand on est seule et isolée et stressée, à se demander comment on va nourrir son enfant, on est stress ambulant. Le sens n’est pas là, on se demande à quoi sert notre existence. Et si on rejoint les autres, si on rejoint des causes, le sens revient, mais aussi la transcendance. Parce qu’on retrouve le sentiment d’appartenance et on renoue avec nos racines primitives qui sont toujours là […] L’histoire du vivant est inscrite dans nos gènes, l’histoire de l’humanité est là, elle est en nous, donc tout peut être réactivé. Autant rejoindre le groupe, ça nous permet de bénéficier d’un soutien, de mettre les questions d’éducation en perspective, de confier l’enfant, et ça nous permet aussi de contribuer, et en contribuant, on génère des flux neurobiochimiques dans notre corps, on génère la sécrétion de neurotransmetteurs qui sont porteurs et qui nous rendent heureux.ses.

Pour lire la suite de l’entretien, c’est par ici.

« La charge mentale des femmes - De l’effondrement au sens », un livre de Patricia Mignone. Vous pouvez commander ce livre sur le site Madame charge mentale et dans toutes les librairies. Des formations et outils sont également disponibles sur ce site.

[1En référence au livre « La Femme mystifiée », de Betty Friedan.


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