Les Amis de la Terre Belgique
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« La charge mentale des femmes - De l’effondrement au sens » Rencontre avec Patricia Mignone (partie 2)

Patricia Mignone, auteure de « La charge mentale des femmes - De l’effondrement au sens », nous a accordé un entretien pour nous parler de son livre publié tout récemment.
Dans cette seconde partie de l’entretien, nous abordons cette fois la simplicité volontaire comme solution pour lâcher nos charges mentales, tout en étant attentifs.ves à ne pas se faire rattraper par celle-ci en entrant dans la démarche de SV. Patricia nous donne également une série de conseils pour être actifs.ves dans la transition écologique sans augmenter la charge mentale, notamment dans le cadre des fêtes de fin d’année.

En lisant ton livre, ça m’a vraiment fait penser à une thématique portée par Les Amis de la Terre : la Simplicité Volontaire.
Dans ton livre, j’ai retrouvé des mots comme « prendre le temps », « ralentir », « désencombrement », « moins de biens plus de liens »,… Du coup, quel peut être le lien entre la simplicité volontaire et la charge mentale ? Est-ce une raison supplémentaire pour adopter cette démarche de simplicité volontaire finalement ?

C’est tout à fait une raison. Évidemment, à la façon jusque maintenant dont on gère la charge mentale, on se rend bien compte que j’opère une mise en perspective qui apporte beaucoup de ressources pour sortir de la charge mentale. L’un des points de départ de la charge mentale, c’est aussi l’idée que comme on vit dans une société marchande qui a besoin que l’on achète, qui a besoin que l’on fasse tourner l’économie, on nous a convaincu depuis le départ que le bonheur c’est d’avoir. [...] On nous dit « le bonheur est dans les objets, possède des objets ». Et les objets nous rendent dingues. La charge mentale existe tellement on est encombrés par les objets et leur manutention. Dominique Loreau, qui est une des prêtresses du minimalisme, dit cette phrase qui m’a marqué : « Ce n’est pas nous qui possédons les objets, ce sont eux qui nous possèdent », mais vraiment au sens d’une possession diabolique. Parce qu’on va tellement mettre l’accent sur les objets, leur place, comment ils doivent être mis, comment ils doivent être pliés, comment vider et ranger la vaisselle, etc., qu’on va privilégier les biens sur les liens. Le fait que les autres, au sein de la famille, ne fassent pas ce que je veux qu’ils fassent, qu’ils ne rangent pas, je vais être maltraitante avec eux, et en amont de ça je suis auto-maltraitante bien entendu. Donc effectivement, dans mes formations, parmi les premières choses il y a le désencombrement. Arrêtons de focaliser toute notre attention sur les objets, puisque cette attention qu’on porte aux objets c’est de l’attention qu’on refuse aux gens qu’on aime. On est maltraitant envers les gens qu’on aime, au nom des objets. Il faut arrêter avec ce truc ! Et les personnes qui entrent dans cette pratique du désencombrement, puis du minimalisme, quand on change comme ça d’état d’être, on ne s’en rend même pas compte tellement on est bien. Mais à un moment il faut valider, il faut enregistrer la différence entre l’état de « waw », d’expansion, de bien-être, de détente où on est quand on possède peu, et l’état de stress où on est quand on est accablés par les objets. [...]

On voit que la simplicité volontaire peut être une solution pour diminuer nos charges mentales. Mais en même temps, en commençant dans une démarche de simplicité (faire des choses soi-même, se préoccuper des autres,...), comment ne pas se faire rattraper par la charge mentale ?

[...] Une de mes élèves en formation s’est rendu compte, et j’étais là-dedans aussi, que faire les gestes, ça ne suffit pas. Elle était dans le « ma maison est bien dégagée », moi j’étais dans les gestes écolo, et ça ne suffit pas. Elle m’a dit « Patricia, je me rends compte que m’absorber dans la manutention, dans la gestion des objets, c’est une manière de fuir les interactions au sein de ma famille. Ça m’évite d’interagir avec mes enfants en particulier ». [...] En fait, au sein des familles, de génération en génération (je fais des généralités car il y a bien entendu des exceptions), on a une communication tellement pauvre, non seulement verbale mais émotionnelle, que les objets sont là comme des béquilles, mais aussi comme des écrans, des rideaux, des tentures, qui nous empêchent d’aller à l’essentiel. L’essentiel ce sont les liens, il n’y a rien à faire, l’essentiel c’est l’amour. Il n’y a rien d’autre. Donc ça nous évite d’interagir, mais plus fondamentalement, ça nous évite de nous occuper de nous, de prendre soin de nous, vraiment au sens « je m’écoute, j’écoute de quoi j’ai besoin ». Parce qu’ensuite, on s’abrite derrière cet écran-là, parce qu’il faudrait oser dire non. Il faut arrêter d’obtempérer, il faut arrêter de faire allégeance à toutes les projections des autres sur nous. Le nœud il est là. […] Si on passe sa vie entière à baisser la tête pour être validée par nos aînés, nos sœurs, etc., ça nous évite d’être disqualifiée. Et donc les femmes debout sont disqualifiées, elles sont blâmées. Parce qu’une femme debout, elle va arrêter avec ce mode de gouvernance pyramidal, elle va adopter un mode de gouvernance horizontal, gouvernance partagée, etc., elle va croire en l’intelligence, en l’empathie, en la créativité, elle va croire que ses enfants et son conjoint sont dignes de confiance, et ce faisant elle va les instituer dignes de confiance. Et étant institués dignes de confiance, ils vont exalter leur dignité. Et on entre dans un cercle vertueux. Mais pour ça, il faut oser dire non. Quand tu entres dans ce mode de gouvernance horizontal, c’est chacun contribue, chacun prend des initiatives, chacun prend en charge des trucs, et c’est incroyable comme ça peut aller vite. […]
Évidemment que ce sur quoi tu m’interroges, c’est exactement ce qu’on fait dans cette formation, la méthode pour lâcher sa charge mentale c’est : on se déconditionne pour être capables de passer de ce mode de gouvernance pyramidal à un mode de gouvernance horizontal où je fais confiance aux autres, je me rappelle qu’on s’aime. Quand progressivement on rééquilibre tout ça, tout revient. [...]
L’intention c’est d’émanciper tout le monde, pour que moi, la maman, je récupère du temps pour faire ce pour quoi je me suis incarnée. Je ne me suis pas incarnée pour être une domestique. Je me suis incarnée pour manifester ma puissance, pour accomplir quelque chose dans le monde.

Donc en fait tout ce que tu viens de dire, ce sont des clés, des conseils pour arriver à se simplifier la vie et à lâcher la charge mentale ? Savoir dire non, communiquer, pouvoir faire confiance à sa famille et son conjoint, savoir les intégrer et leur transmettre nos savoirs,…

Bien entendu, ce sont des conseils. Mais au-delà de lâcher ma charge mentale, il y a réaliser l’être que je suis fondamentalement.

Le fait que l’écologie a longtemps été vue et est toujours vue aujourd’hui comme un « truc de femmes », ça fait partie de l’éducation ? C’est aussi un rôle qu’on endosse ? Comment expliquerais-tu ça ?

Ça fait partie de nos conditionnements, c’est vraiment lié au fait qu’on conçoit l’écologie comme… Je dirais bien que quelqu’un comme Sylvie Droulans (Zéro Carabistouille) incarne un peu ce qu’on conçoit comme l’écologie : c’est les gestes domestiques, les gestes du quotidien. Forcément, notre civilisation capitaliste patriarcale a besoin de maintenir un modèle hiérarchique, donc elle conditionne les hommes pour la domination, les femmes pour la soumission. […] Mais en fait la soumission c’est pas au conjoint, c’est au système, au modèle dominant. Et le système a besoin que les femmes se convainquent que leur domaine d’action c’est le foyer. Parce que dans le foyer, on fait des bébés, et les bébés permettent au système de se perpétuer, de se reproduire. […] Il faut éduquer nos enfants pour les rendre autonomes. On doit émanciper tout le monde au sein de notre foyer. [...]

C’est les fêtes de fin d’année. Du coup, dans une optique de simplicité volontaire, de transition écologique, mais aussi toujours en lien avec cette charge mentale, qu’est-ce qu’on peut faire ? Quels conseils donnerais-tu pour réussir à tenir tout ça ensemble dans le cadre des fêtes ?

Justement, j’ai un anti-guide des cadeaux ! […] Alors, on reste dans l’optique de ce que j’ai dit en amont : l’idée qu’on nous a formatés pour qu’on croie que le bonheur c’est de posséder. En fait, offrir des cadeaux qu’on a achetés, c’est tout récent. [...] On se croit obligés d’offrir des cadeaux qu’on achète, sinon on sera une mauvaise grand-mère, une mauvaise tante, une mauvaise marraine, etc. Donc ce ne sont pas des cadeaux qui viennent du cœur, ce sont des cadeaux de nouveau qui sont liés à une validation qu’on recherche de la part des autres, et donc on est complètement dans le système, quand on achète des cadeaux comme ça. En plus, si ce sont des cadeaux que vous offrez aux enfants, pour eux, recevoir une montagne de cadeaux, ça crée un problème au niveau du système nerveux.
Ce que je propose, pour œuvrer dans cette perspective à laquelle j’adhère totalement, c’est de contacter votre cœur. Reliez-vous, pensez à la personne, pensez à qui elle est, pensez à qui elle a envie d’être, pensez à ce qui lui fait plaisir, pensez à où elle aime être, et offrez-lui des expériences, pas des objets. Pour un enfant qui aime cuisiner, un cours de cuisine, pour un enfant qui aime la nature, les oiseaux, moi j’ai offert à une petite fille une aube sauvage. Faire des choses ensemble. Par exemple, une de mes abonnées offre un spectacle de magie à toute sa famille, pour les adultes et les enfants. Donc on réfléchit à ce qui fait plaisir à la personne. On peut offrir un hammam, un abonnement, ou des cadeaux intelligents comme un bouquin, de la musique, mais des cadeaux qui font grandir en humanité, pas des objets qui non seulement encombrent mais qui valident cette économie pourrie qui détruit la planète. Par exemple, un vêtement : offrez un vêtement éthique, ou bien offrez des pelotes de laine pour que la personne se fasse le gilet. [...] On branche son cerveau, et on réfléchit. Un gros problème dont nous souffrons tous, c’est qu’on fonctionne trop en mode automatique. C’est notre corps qui est habitué, il a enregistré les choses qu’il faut faire donc il prend le gouvernail et il fait les choses tout seul. Donc à un moment, on allume effectivement son cerveau et on se dit « Une minute, ce réflexe que je me prépare à activer, est-ce qu’il traduit vraiment mes valeurs ? Est-ce qu’il réalise vraiment la personne que j’ai envie d’être ? ».

Tout ce que tu disais par rapport aux cadeaux, plutôt des expériences, des cadeaux immatériels, etc., ça me fait penser justement à une initiative des Amis de la Terre, c’est la Carte pour un nouvel art d’offrir. C’est une carte qu’on peut offrir, et à l’intérieur il y a un petit coupon où tu dis soit ce que tu désires recevoir (ou pas), soit ce que tu désires offrir comme expérience ou moment avec la personne. C’est un chouette moyen de transmettre aux autres nos envies, nos besoins, mais aussi d’offrir un cadeau différent, plus dans l’expérience.

Oui c’est ça, dans l’expérience et dans l’être ensemble. J’ai l’impression qu’on nous a tellement convaincu de notre absence de valeur intrinsèque qu’on croit que notre présence ne suffit pas et qu’il faut mettre de l’argent en jeu dans le cadeau. [...] Il faut se rappeler ça, il faut avoir le courage de faire le travail nécessaire pour se réconcilier avec soi, se convaincre de sa valeur […]

Finalement, pour tous.tes les hommes et les femmes qui sont actifs et actives dans la transition écologique, que ce soit de manière individuelle ou collective, comment peuvent-ils.elles faire cela sans augmenter leur charge mentale ou tout en la soignant, concrètement ?

Je pense qu’au départ, ça c’est en lien avec la transition intérieure évidemment, c’est vraiment se relier à soi et se relier à la question du sens, du sens de son existence. […] Je pense que l’idée c’est vraiment de se dire : l’essentiel c’est d’être, d’être là, d’être ensemble, d’être en lien avec la magie du vivant, des êtres vivants. De se donner du temps chaque jour, de se mettre dans un état méditatif pour sentir ça, s’exalter dans cette sensation, sentir que la vie bouillonne en moi et que le divin bouillonne en moi, sentir ça qui me parcourt complètement, chaque jour. Il y a quelque chose qui est très efficace, même si ça semble enfantin, c’est ce qu’on appelle en anglais le journaling, tenir un journal (ou des journaux, parce que vous pouvez faire un journal par projet). C’est très structurant, ça met du sens dans le quotidien. Donc au départ de la journée, ne faites pas des routines de robots, donnez-vous des routines qui ont du sens. Un quart d’heure de méditation pour vous connecter à votre puissance, quel que soit ce à quoi vous croyez. Et ensuite faire des routines, les routines qui vous plaisent : faire du yoga, boire un verre d’eau, ce que vous voulez. Et puis tenir votre journal, pour vous dire « qu’est-ce que je vais faire qui va avoir du sens, qui va me faire avancer dans mes projets », quel que soit le projet. Et ça, ça va vous aider à consentir, à renoncer à des choix pourris que vous avez eu jusque maintenant.

Vous avez manqué la première partie de l’entretien ? Pour la lire, c’est par ici.

« La charge mentale des femmes - De l’effondrement au sens », un livre de Patricia Mignone. Vous pouvez commander ce livre sur le site Madame charge mentale et dans toutes les librairies. Des formations et outils sont également disponibles sur ce site.


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