Cet article est paru dans la revue annuelle des Amis de la Terre "Ralentir, vite !", écrit par Alain Dangoisse.
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Au fil des ans, l’apologie du « plus vite », longtemps validée par le « Time is money » et le « just-in-time » des économistes, s’est matérialisée de multiples manières. Depuis le cheval-vapeur jusqu’au train à grande vitesse, annonciateurs du train à propulsion magnétique en sas à basse pression (hyperloop) ; depuis l’imprimerie de Guttenberg jusqu’à nos actuels réseaux sociaux en « temps réel ».

À ce jour, notre culture souffre du symptôme décrit par la collapsologie : un rythme effréné menaçant d’une forme de burn-out une majorité d’humains (même les jeunes de 30 ans sont déjà marqués par les maladies du burn-out et de l’oppression du temps trop court !), une « grande accélération » aux conséquences délétères et irréversibles sur la biosphère. Pour se relever de cette ère de destruction, nommée par certains l’anthropocène, qui nous situe au bord du « grand effondrement », engageons-nous résolument dans l’ère de la lenteur.

De la grande accélération à l’éloge de la lenteur

L’époque déjà ancienne de la révolution industrielle a structuré des mécanismes de déploiement de plus en plus rapides. Et, depuis une cinquantaine d’années, tout s’est accéléré. La grande accélération et ses conséquences environnementales et humaines sont terribles. L’enrichissement de quelques-uns, à un rythme qui s’accélère, se fait au détriment du plus grand nombre et de la planète. Le siphonage des richesses financières par une caste, celle des 1 % les plus riches, conduit à ce que huit personnes soient aussi riches que trois milliards et demi [1]. Sur le versant environnemental, une équipe internationale de 26 chercheurs a mené en 2009 un travail éclairant identifiant neuf limites planétaires à ne pas dépasser si l’humanité veut pouvoir vivre dans un écosystème sûr, c’est-à-dire évitant les modifications brutales, potentiellement catastrophiques et difficilement prévisibles de l’environnement. Ces chercheurs considéraient alors que les seuils étaient dépassés pour trois d’entre elles, et ils confirment d’année en année que d’autres limites sont potentiellement menacées [2].

Si les plus riches conduisent un tiers de l’humanité à la misère et menacent la planète, nous-mêmes, collectivement, alimentons cette spirale du « toujours plus, plus vite , en cédant à l’injonction à consommer, à « faire », vite, plus, en ralliant la revendication de la hausse du pouvoir d’achat ancrée dans une logique consumériste et productiviste. Nous l’alimentons alors que la qualité de vie humaine est abîmée par cette course frénétique. Dans son ouvrage Notre société est psycho-toxique (2013), Christophe André écrit : « Il y a tout un champ d’études aujourd’hui qui montre que plus une société est matérialiste, plus elle accorde d’importance à la possession, à la consommation et au pouvoir, plus elle engendre des individus malheureux, tristes et anxieux ».

Nous cherchons le bonheur et l’accomplissement. Mais nous le cherchons le plus souvent dans le monde extérieur en ne réalisant pas que nous les trouverons en regardant en nous-même.
Milan Kundera nous a donné à percevoir, comme d’autres, l’origine de notre malheur : « La vitesse est la forme d’extase dont la révolution technique a fait cadeau à l’homme ». Il y a pour l’écrivain « un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli », ainsi défini : « notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse » [3].

En écoutant au plus intime de chacun de nous, nous entendrons que nos besoins les plus vrais, les plus fondamentaux, sont les besoins de rencontres avec nous-même, avec l’autre et avec la nature, les besoins de liens conviviaux, d’interactions et contributions désintéressées. Nourrir ces besoins vivaces suppose d’être au monde, instant après instant, en conscience, de vivre en harmonie avec notre corps singulier et avec la nature entière. Dès lors, s’impose de mettre un terme à cette société psycho-toxique en promouvant un nouvel art de vivre, avec lenteur.

Privilégier la lenteur, c’est intérioriser le sens du temps et consacrer celui nécessaire à chaque chose, c’est savourer, écouter, réaliser une chose à la fois, accorder toute son attention à quelque chose ou quelqu’un, nous réjouir de la compagnie de celles et ceux qui nous entourent. C’est écouter nos besoins sensibles, susurrés par le corps et l’esprit, et y répondre ; c’est réfléchir aux conséquences de nos actes et décisions sur ce qui nous entoure (sur les plus démunis, sur notre lieu de vie, etc.). Privilégier la lenteur et ses nombreuses vertus, c’est se désaliéner de nos vies professionnelles et civiles par trop trépidantes, pour vivre et œuvrer mieux.

Nombre d’entre nous font régulièrement l’éloge de la lenteur. Cette proposition se déploie en de multiples initiatives unies par l’affirmation conviviale et résolue que la lenteur est l’antidote à « la grande accélération ».

Forger la résilience - opter pour une culture de la permanence

Notre périple de la lenteur a conduit certains d’entre nous à emprunter les chemins de transition. Enfin, nous avons décidé, collectivement, de changer de direction, de nous mettre en Transition [4]. La Transition, c’est forger des réponses aux problèmes générés par les solutions déployées hier, à l’origine de la grande accélération.

Ralentir est évidemment le premier pas : résister pour sortir du conditionnement à être performant au service d’une « force extérieure » (idéologie), se mettre en réelle écoute des besoins vitaux. Au niveau collectif, au niveau des communautés de vie parsemant la planète mondialisée, c’est un défi du vivre ensemble. Dans un environnement changeant et incertain, mutant parfois extrêmement rapidement, construire la résilience des communautés est un des grands principes de la Transition. Il s’agit de construire une économie locale renforcée afin « d’être mieux préparés pour un avenir plus sobre, plus autosuffisant et qui favorise ce qui est local au lieu de ce qui est importé » [5].

Sur la voie de la résilience, la nature est un guide parfait. Sous l’impulsion de Rob Hopkins, la permaculture [6] s’est déployée comme socle d’émergence des « Villes en Transition ». La permaculture propose des principes et techniques issus de l’observation du vivant qui peuvent nous aider à concevoir des écosystèmes humains soutenables et résilients. Elle s’inscrit ainsi dans le temps long et lent. Forts de ces principes, par leurs actions, les initiatives de transition contribuent à construire la résilience dans de nombreux domaines de la vie : agriculture, logement, transport, économie, énergie, aménagement du paysage, etc.

Les principes de permaculture font écho à ceux d’un autre mouvement, le « slow ». Franchissons la porte de cette intention politique, celle du slow, du vivre harmonieusement, « naturellement » notre société, nos villes et villages.

Un mouvement lent pour une société conviviale

L’idée du « slow », promesse de régénération de nos sociétés, a pour origine le mouvement Slow Food. Né en Italie, le Slow Food se dresse strictement à l’opposé du fast food : il promeut une alimentation saine et agréable, issue de la production locale et consommée dans un espace de qualité, en lenteur. Progressivement, le « mouvement du lent » s’est épaissi et a attiré les réflexions d’architectes, d’urbanistes, d’éducateurs, de scientifiques, d’économistes, etc. Il se décline aujourd’hui en de multiples branches : slow architecture, slow urbanisme, slow science, slow economy, slow education, slow media, slow travel...

Le mouvement Slow invite à préserver notre environnement en promouvant des systèmes durables d’agriculture (telles l’agriculture biologique, la biodynamie), le patrimoine gastronomique local, les graines anciennes et le non-gaspillage des produits issus de l’agriculture, la pêche, la forêt. La relocalisation des processus de production, distribution et consommation est un aspect fondamental. Elle est perçue comme un moyen de garantir protection environnementale et justice sociale, et de préserver la diversité et la spécificité du proche face à l’uniformisation des produits, goûts et modes de vies.

Avec un ancrage local résolu, un des principes du « Mouvement Lent » est ainsi de préserver l’héritage culturel. La clé pour cela est d’aimer son village, sa région : cela signifie entretenir et honorer un rapport profond au lieu, à la variété et à la richesse des identités locales ; valoriser les valeurs historiques, sociales et affectives propres à un territoire, vécues dans le passé, entretenues dans le présent et que nous léguerons aux générations futures. En ce sens, le mouvement met l’accent sur la constitution de « biorégions ». A l’instar de la « biovallée » en Drôme par exemple, il s’agit de penser des agglomérations autosoutenables, autogérées par les habitants et acteurs locaux et interconnectées, qui développent des économies créatrices d’emplois, non délocalisables, accordant une valeur primordiale aux particularités et savoir-faire locaux, agissant en phase avec la nature.

Le mouvement appelle finalement à explorer d’autres manières de « bien vivre en commun ». En ralentissant, avec notre famille, nos amis, nos camarades de travail, nos voisins et qui que ce soit que nous rencontrons, nous créons des rapports de vivre ensemble féconds. Ces connexions enrichissent nos vies et la vie des autres ; elles construisent aussi le tissu social de nos communautés et fournissent un tissu fort et résistant (résilient) pour nous soutenir tous. Par l’expérience concrète, là où nous vivons, nous pouvons générer des villes et communautés pluriculturelles vécues avec lenteur, porteuses de vies riches.

Prenons l’exemple du levier, petit et puissant, que constituent le partage du jardin et l‘accès commun à la nourriture. Inspirés des « jardins ouvriers », les jardins communautaires recouvrent des formes diverses : des petits jardins de faune et flore, aux fruits et lits végétaux sur des lotissements, jusqu’à des serres dans les grandes fermes de la ville. Beaucoup plus qu’une source alimentaire pour la communauté, ils fournissent des espaces pour l’interaction, la prise de décisions, la créativité, la célébration. Ils constituent une ressource de valeur dans des zones urbaines où les appartements prédominent. L’existence d’un potager collectif dans une communauté fournit de merveilleuses occasions d’apprentissage pour des gens de tous âges et de toutes conditions sociales, un espace partagé pour se relier à la nourriture, à la « vie », s’inclure en une « communauté », parfois même pour reconstruire le respect de soi et la confiance.

Penser et agir pour bâtir des sociétés lentes, ralentir la société jusqu’à épouser le rythme du vivant poursuit un double objectif : contenir la grande accélération et déployer une politique pour forger le bien commun, rendre la vie meilleure pour chacun.e. À celles et ceux qui doutent de la nécessité d’opérer un changement de culture radical en ce sens, partageons quelques interrogations extraites du Manifeste pour une décroissance conviviale : « Sommes-nous plus rêveurs que ceux qui prétendent que la piscine, le jet privé et les aliments cultivés à l’autre bout du monde sont accessibles à quiconque fait preuve de détermination ? Sommes-nous plus rêveurs que ceux qui prétendent encore au bonheur par l’accumulation des richesses et la frénésie du travail ? Plus rêveurs que ceux qui croient qu’ils travaillent pour le futur de leurs enfants en constituant des fortunes dans les paradis fiscaux ? » [7].

Et pour aller plus loin, est-il possible de s’inspirer des principes du Qi Gong que rappelle Yves Réquéna ? « Mieux vaut se libérer du geste : lorsqu’il est libre, que la respiration est lente, l’énergie circule d’elle-même dans les méridiens ou hors des méridiens. Faire l’apprentissage de la fluidité, fluidité de la respiration, du mouvement, de l’énergie circulante. La respiration est lente, subtile et intériorisée ». Afin de regarder en profondeur et s’inscrire résolument dans le temps long.

Article écrit par Alain Dangoisse
Alain est coordinateur de projets à la Maison du développement durable à Louvain-la-Neuve et membre des Amis de la Terre.

Notes

[1Source : Oxfam.

[2Voir Johan Rockström & al., « Planetary boundaries : Exploring the Safe Operating Space for
Humanity » in Nature, 2009 et 2015. Les trois limites actuellement dépassées sont :
1) la concentration atmosphérique en CO 2 au-delà des 400 parties par million (ppm) induisant un risque inéluctable d’accroissement de chaleur,
2) l’érosion de la biodiversité avec un taux d’extinction d’espèces de 100 à 1000 par an, et donc la destruction des équilibres écosystémiques,
3) la perturbation des cycles biochimiques de l’azote et du phosphore au niveau des sols et des océans.

[3Extraits de La Lenteur, Milan Kundera, 1995.

[4Le réseau Transition s’étoffe de mois en mois de par le monde. Pour plus d’informations, voir le site
https://transitionnetwork.org

[5Rob Hopkins, Manuel de Transition, Écosociété / Silence, Montréal, 2010, p. 61.

[6Tout sur la permaculture dans la revue "Permaculture : de la nature à la culture" des Amis de la Terre, téléchargeable sur : https://amisdelaterre.be/?-Publications-&debut_afficher_document=18#pagination_afficher_document

[7L’entièreté du manifeste, à l’initiative de mouvements sociaux québécois, est accessible sur
www.decroissance.qc.ca/manifeste