La visite à la ferme Arc-en-Ciel à
Wellin devait me conduire à écrire
un article sur la permaculture, mais
l’interview de Rudolf Köchli a rapidement
pris une direction axée davantage
sur la décroissance même si la conception
de leur méthode de culture a été abordée
à plusieurs moments lors de cette enrichissante
rencontre.

Trop d’argent !

Voilà ce que Rudolf a envie de dire
lorsqu’on lui demande de faire part de sa
vision à long terme de notre société. C’est
son expérience professionnelle qui a
amené Rudolf à créer la ferme Arc-en-
Ciel avec son épouse (et plus tard, avec sa
fille et son gendre). Ce beau projet naquit
d’une remise en question complète du
mode de vie en général et de la vie professionnelle
plus particulièrement. A une
échelle collective, notre société pourrait
aussi faire cette double remise en cause.
La crise actuelle [1] est un élément clé qui
peut se révéler bien plus bénéfique qu’il
n’y paraît si on se donne la peine de réfléchir
un instant aux solutions que l’on
peut mettre en oeuvre, non pas pour se
sortir de cette crise et attendre la suivante,
mais pour se sortir définitivement de
ce processus sans fin, pour devenir suffisamment
autonomes pour ne plus
dépendre des décisions qui se prennent
bien trop loin du niveau du citoyen
humain.

Notre société de « services » a conduit
à la création d’une multitude de postes
absolument inutiles pour le bien-être de
la population et à une dépense énergétique,
à un gaspillage des ressources qui
en sont les directes conséquences. Il n’est
pas facile de l’admettre et il n’est pas
simple de le faire comprendre. La surévaluation
des métiers dits « intellectuels » et
la sous-évaluation des métiers dits
« manuels » nous ont conduits à dépendre
d’autrui pour toute une série de tâches et
à pratiquer un métier pendant la plus
grosse partie de notre existence au lieu de
subvenir à nos besoins essentiels.
L’autonomie commence par l’acceptation
de ce que toute notre existence ne doit
dépendre que de nous-mêmes en priorité
et des autres en bien moindre partie ; « les
autres » représentent les métiers qu’ils
exercent. Nous exerçons toutes et tous
(ou presque) un métier en sacrifiant la
quasi intégralité de notre temps de vie.
Or, si l’on veut devenir autonome, il nous
faudra commencer par nous libérer de
cette contrainte.

On peut bien entendu pratiquer une
activité professionnelle car une certaine
expertise dans différents domaines reste
indispensable, mais il est tout à fait inutile
d’y consacrer pratiquement tout son
temps. Éduquer ses enfants, cultiver son
jardin, entretenir son logis en réduisant
drastiquement ses dépenses en ressources
et en énergie demande une gestion de son
temps selon d’autres priorités et d’autres
référents. Une analyse de sa propre situation
s’impose. Nous sommes nés avant
tout pour vivre. Cette préoccupation première
n’est pas un métier !

La décroissance, ce n’est pas
se serrer la ceinture !

Pour la plupart des esprits formatés
selon le concept capitaliste de la croissance [2]
et de l’activité économique consumériste,
réduire son temps de travail équivaut
à réduire ses ressources financières et
à se priver de tout un tas de choses que
l’on ne pourra plus acheter. C’est aussi
renoncer au « progrès », c’est se passer des
nouveautés technologiques, c’est vouloir
faire un retour dans le passé [3]. Une avancée
technologique peut être un progrès,
mais avant de la définir comme telle, il
convient de se poser la question : « Pour
qui ? ». Si la réponse n’est pas « Pour pratiquement
toute l’humanité », alors il ne
s’agit pas d’un progrès et elle doit être
abandonnée. Aujourd’hui, 85% des ressources
de la planète sont réservées à une
minorité représentant seulement 20% de
la population mondiale au prix d’exploitation
abusive des ressources, de régimes
totalitaires imposés au nom d’intérêts
économiques, de violences, de famines et
de destruction de notre environnement.

Progrès, vous avez dit progrès ?

Une agriculture déficiente

Le modèle économique dévastateur qui
est le nôtre nous conduit à détruire un
secteur qui devrait bénéficier de toute
notre attention : l’agriculture. Cette activité
humaine essentielle ne concerne
plus, aujourd’hui, que quelques pourcents
de la population de nos pays riches ;
les fermiers sont contraints de fonctionner
comme les grandes multinationales.
Manger ou être mangé. Se développer,
s’étendre en profitant de l’extinction des
fermes voisines, investir des sommes
colossales et acquérir des moyens mécaniques
énormes, vivre sous perfusion
financière via les crédits et les subventions,
bref, se retrouver... seul devant des
centaines d’hectares à cultiver et plusieurs
tracteurs gigantesques à conduire ...
seul ! Pourtant, la plupart des fermiers ne
gagnent pas leur vie et ne doivent leur
subsistance qu’au fait que leur femme ou
leur compagne travaille à l’extérieur et
apporte un salaire fixe et régulier.

De plus, le « fruit » de ce travail agricole
est parfois destructeur. Ainsi, on
exporte vers le Sud nos poulets « subventionnés
 » avec pour conséquence l’extinction
des petits éleveurs locaux et on
importe des courgettes ou des haricots
cultivés dans ces mêmes pays au détriment
de leurs cultures vivrières. Vendre et
affamer, voilà tout le progrès que nous
avons souvent à proposer, à imposer ! Et
à quel prix ? 54 milliards d’euros sont
introduits chaque année dans ce circuit
mortifère.

Pourtant, la ferme Arc-en-Ciel est
l’exemple même de ce qu’une petite
exploitation maraîchère est capable de
vivre et de faire vivre celles et ceux qui
participent à sa gestion [4].

Il est révoltant de constater qu’un secteur
censé produire de quoi nourrir la
population, et donc de lui permettre de
vivre, soit devenu source de malheur et
de faim pour des millions de gens. Mais
ce triste constat ne s’arrête pas là : l’agriculture
industrielle-chimique tue les
terres qu’elle exploite, rend malade celles
et ceux qui la pratiquent en les tenant
financièrement en otage via un système
économique destructeur et ne produit
rien qui ne soit finalement néfaste pour
l’environnement ou la santé humaine.

Que font les ministres
de la santé ?

Un citoyen a le droit chez nous de refuser
un traitement au nom de son intégrité
physique et aucune loi n’autorise la
médecine à soigner un patient contre sa
propre volonté. Pourtant, curieusement,
aucune loi ne permet à ce citoyen de refuser
les poisons qui se trouvent immanquablement
dans son assiette sous forme
de pesticides ou d’engrais chimiques.
Notre santé nous appartient et nous
avons le droit et le devoir de nous réapproprier
les moyens de la conserver au
mieux. Une reconversion complète de
l’agriculture chimique est indispensable.
On entend parfois des personnes se
plaindre de travailler pour permettre à
d’autres de recevoir des allocations de
chômage ou autres mesures sociales ; en
revanche on n’entend que très rarement
les gens se révolter lorsque l’argent de leur
travail subsidie une agriculture responsable
de cancers et autres maladies
létales...

Cette reconversion indispensable ne
passera pas par le monde politique trop
soumis aux lois des économistes et des
puissants lobbies ; elle passera par le
citoyen. Renouer les liens qui n’auraient
jamais dus être brisés entre le cultivateur
et nous, relocaliser la production alimentaire
et se la réapproprier en participant à
sa gestion (groupements d’achat, jardins
partagés...), réduire la facture énergétique [5]
et environnementale de notre alimentation
seront les outils d’une reconstruction
globale de notre mode de vie.
Retrouver une certaine autonomie alimentaire
est une façon de faire la révolution
car choisir soi-même ce que l’on met
dans son assiette et ne plus laisser un système
économique inéquitable en décider
à notre place est le premier pas d’un
grand changement sociétal. Il n’est pas
nécessaire de « tuer » le système, il est
moribond. Il suffit d’en sortir pour qu’il
s’éteigne de lui-même et perde toute
faculté de nous nuire.

Notes

[1L’état actuel de l’économie n’est en rien une crise :
une économie vacillante reflète le visage réel du
capitalisme. Un climat d’insécurité financière
pour la plus grande partie des gens et de conséquents
bénéfices pour une minorité. La crise du
capitalisme, c’est quand tout le monde vit bien et
de manière équitable. (NDLR)

[2La déclaration du Président de la République
française « Travailler plus pour gagner plus ! » est
un exemple de ce formatage institutionnalisé de
nos esprits. Le travail est hissé au statut d’une
idéologie alors que la manière dont il est conçu et
pratiqué est infiniment dommageable pour l’humanité
et pour beaucoup de d’espèces animales et
végétales qui nous entourent.

[3Au mieux, on accuse les décroissants de vouloir
« retourner au Moyen-Âge, au pire, à la préhistoire
 ». (NDLR)

[4Près de soixante pourcents du chiffre d’affaires
reviennent à la ferme qui ne reçoit pourtant
aucun subside. Une année plus difficile au niveau
saisonnier revient à réduire le salaire des travailleurs
de seulement un euro de l’heure. Un
agriculteur ordinaire parvient difficilement à libérer
5 à 10% de son chiffre d’affaires, le reste étant
« ramassé » par les organismes bancaires.

[5Le coût réel de l’énergie est complètement faussé :
si l’on devait inclure le coût environnemental,
social et de santé publique lié à la consommation
d’un litre de pétrole, celui-ci coûterait peut-être
5€. A ce prix-là, l’énergie ferait crouler irrémédiablement
tout le système économique. Il est à
noter que cet écroulement se produira de toute
façon dès que le pic mondial de production sera
bien dépassé.