La plupart d’entre vous ont
reçu fin août la réédition de
notre ancien Cahier n°5 :
« De la Gouttière au Robinet »,
devenu aujourd’hui le Cahier
n°13. De toutes les publications
des Amis de la Terre, ce
cahier fut probablement celui
qui a rencontré le plus de
succès, l’intérêt du public
n’ayant jamais faibli au fil des
années, bien au contraire.
L’eau est de plus en plus
un enjeu social et
environnemental.

La valorisation de l’eau de pluie chez
nous est une manière de porter
attention à la santé de nos nappes
phréatiques (en les mettant moins à
contribution), de veiller à limiter les
risques d’inondations, et surtout, de ne
pas potabiliser l’eau destinée à tous les
usages domestiques, la chasse d’eau étant
bien entendu la pire manière d’utiliser de
l’eau potable.

Il est des contrées (1) où la récupération
d’eau de pluie constitue la seule ressource
locale et ne peut se faire qu’à la saison
des pluies. Autant dire que les
réserves sont limitées et mal réparties au
fil d’une année. Les moyens mis en oeuvre
sont restreints eux aussi. Une citerne auto
construite par village, un seul système de
pompage, et les travaux étant réalisés
principalement à la main, les citernes
sont de dimensions modestes, ne sont pas
enfouies dans le sol, sont exposées au
soleil et donc au développement bactérien,
on y ajoute du chlore, etc.

En parallèle, un programme « latrines »
a été mis en place afin d’assurer à la fois
une hygiène élémentaire dans les établissements
scolaires et éduquer les enfants à
de bonnes pratiques. Mais le travail de
construction n’est rien en regard de l’immense
tâche qu’implique un entretien
correct de ces installations. La tâche éducationnelle
est d’envergure, et devant la
difficulté d’y faire face, la situation se
dégrade au même rythme que les installations
deviennent insalubres...

Les enfants n’utilisent que très peu
(voire pas du tout) ces installations, les
mouches, la pestilence à cause de la chaleur
rendant l’accès aux latrines très difficile.
Censés être responsabilisés, ils sont
tenus d’assurer eux-mêmes l’entretien des
lieux, mais plutôt que d’être organisés de
manière collective, les travaux de nettoyage
se font sous forme de corvée, de punition...
Les robinets dans les cours
d’écoles ne fonctionnent plus ou sont fermés
définitivement pour que la population
du village ne vienne pas y prendre de
l’eau.

L’Afrique est rendue exsangue par l’exploitation
de ses ressources, de ses populations,
et malgré un programme d’aide
via les ONG, sa situation ne cesse de s’aggraver.
La réflexion des Amis de la Terre
sur une gestion durable de l’eau prend
vraiment tout son sens et mérite d’être
poussée encore plus loin.

L’eau, un droit ici et ailleurs

Bien entendu, ce ne sont pas les quelques
mètres cubes d’eau économisés ici qui fourniront
miraculeusement les villages africains,
mais l’eau est une ressource vitale et
doit être considérée comme un droit
humain. Se rendre autonome en eau ici,
chez nous, c’est poser un acte citoyen, c’est
refuser le pouvoir aux sociétés commerciales
qui ont fait main basse sur nos
anciennes intercommunales. C’est refuser
que le commerce puisse prendre possession
d’une ressource commune et publique.
Seule la reconnaissance de ce droit à toute
personne humaine peut donner une chance
aux populations défavorisées d’avoir accès
un jour librement à l’eau potable.
L’eau n’est pas qu’un problème d’écologie,
elle est un drame social pour la plus
grosse partie de la population mondiale etle message public diffusé à son sujet ne doit
pas nous conduire seulement à faire des
efforts d’économie. Toute notre approche
doit être revue à la base et nos comportements
doivent changer radicalement.

En Inde : des toilettes économes
en eau et économiquement
accessibles...
Un exemple à suivre ?

En Inde, le Docteur Bindeshwar Pathak a
mis au point un système de latrines à
usage domestique. Ces toilettes présentent
plusieurs avantages : elles ne
consomment qu’un litre d’eau à chaque
utilisation, elles permettent un stockage
et un compostage des déjections, et elles
sont vendues à un prix accessible aux
revenus les plus bas (2).
Fondateur de l’ONG de service social
Sulabh (3), Le Docteur Pathak a contribué
à améliorer les conditions de vie de
millions d’indiens. Près de 1,2 millions
de toilettes domestiques ont été installées
depuis 1970, ainsi qu’environ 7500
espaces sanitaires publics (dont certains
contiennent 120 toilettes). Le manque
d’hygiène cause la mort d’un demi million
de personnes chaque année : soit les
déjections sont abandonnées à l’air libre
directement, soit elles sont contenues
dans des récipients (seaux...) qui doivent
être vidangés par des « intouchables » (4)
Bien que cette fonction ait été abolie officiellement
en 1993, plusieurs centaines
de milliers de femmes la pratiquent encore,
cette tâche étant le seule qu’elles aient
le droit d’accomplir.

Ici aussi, le drame social dépasse l’enjeu
écologique et on peut se réjouir que les
deux aspects de la problématique aient
été traités avec autant de soin. D’une part
une économie essentielle pour maintenir
un niveau de réserve suffisant à alimenter
les populations en eau potable, et d’autre
part un rééquilibrage dans un pays à la
structure sociale très rigide. L’ONG
Sulabh propose une réinsertion sociale
pour ces « intouchables » en leur enseignant
d’autres métiers.

L’écologie, les enjeux environnementaux
sont souvent présentés comme des
problèmes ne concernant que la « nature ».
Pourtant, l’impact social est au moins
aussi dramatique. L’exemple de ces toilettes
en Inde démontre qu’une pensée
globale est garante de résultats probants.

Marc Van Damme

Notes :

(1) Le Bénin par exemple, voir le site du « 
Programme Solidarité Eau » (pS-Eau)
 :www.pseau.org/cms/
(2) Le prix peut varier de 10 à 700€.
D’autre part, des lieux publics sont
équipés de ce système et peuvent proposer
un « libre accès » pour la somme
de 1€ par mois... et gratuit pour les « 
intouchables »
(3) Le Docteur Pathak a obtenu le Prix
de l’eau de Stockholm en août 2009.
(4) Les « intouchables » constituent la classe
(la caste) la plus pauvre du système
social indien. Confinés en dehors des
villages, interdits de circuler la nuit,
interdits de boire l’eau au puits public,
les intouchables sont contraints aux
tâches les plus pénibles et les plus humiliantes.
Nombre d’entre eux meurent de
choléra ou de diarrhée suite aux tâches
« sanitaires » qu’on leur donne à accomplir
sans aucune précaution d’hygiène.
Le choléra est d’ailleurs considéré
comme un « risque du métier » !