Depuis quelques années, l’écoféminisme fait de plus en plus parler de lui dans le monde francophone. Aujourd’hui, le mouvement est encore peu connu en Belgique, bien qu’il connaisse une résurgence dans les milieux académique et militant.
Mais qu’est-ce que l’écoféminisme exactement ? Simple rencontre de l’écologie et du féminisme, ou bien plus que ça ?

Le contexte politique des années 1970-80 dans lequel l’écoféminisme voit le jour est bien particulier : celui d’une prise de conscience écologique avec le rapport Meadows sur les limites de la croissance, de la course à l’armement nucléaire, de déforestations massives sur plusieurs continents, de multiples famines sur le continent africain,... Autant d’événements qui soulignent le début d’une crise écologique nous contraignant à remettre en question tout notre système de valeurs ainsi que notre système politique. L’écoféminisme, né de la convergence des luttes féministe, écologiste et pacifiste, émerge alors en réponse à ces menaces multiples, sous la forme de mouvements militants radicaux et engagés à travers le monde : luttes contre le nucléaire aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne, contre la déforestation en Inde et au Kenya, contre les déchets toxiques,…

Aujourd’hui, il est frappant de constater à quel point la situation est similaire : poursuite de la construction des centrales nucléaires partout dans le monde, violences contre les femmes et autres minorités telles que les migrant.e.s et les personnes racisées, conséquences toujours plus dramatiques du néolibéralisme, de la mondialisation et de la délocalisation sur les personnes précaires et marginalisées,... Les menaces identifiées dans les années 80 n’ont pas changé et se sont même intensifiées sous l’emprise du néolibéralisme mondial. La crise des écosystèmes, les dérèglements climatiques, la menace du nucléaire, les injustices et inégalités sociales (de genre, classe, ethnie,...) et plus récemment la crise sanitaire mettent en lumière les limites de ce système capitaliste néolibéral et patriarcal dans lequel nous vivons. En effet, ces crises sont interconnectées et enracinées dans des rapports de domination qui se renforcent mutuellement et sont ancrés dans nos cultures depuis longtemps.

En Belgique, de plus en plus d’associations, de groupes, de mouvements activistes et d’organisations en tout genre se saisissent de la thématique de l’écoféminisme, se l’approprient et y travaillent. On peut y voir un témoignage de la pertinence des pensées et actions écoféministes dans notre contexte socio-culturel, économique et politique actuel. Les enjeux évoqués plus haut constituent autant de défis sociétaux synonymes des failles et des dysfonctionnements de notre système. L’écoféminisme se présente alors comme une alternative-clé pour sortir de ce système dévastateur et préserver la terre, les espèces diverses ainsi que l’humanité.

Mais qu’est-ce que l’écoféminisme ?

Considéré à la fois comme un mouvement philosophique, éthique, politique, artistique, spirituel,… l’écoféminisme se décline en une diversité de courants qui partagent au moins une même conviction : par l’articulation de l’écologie politique et du féminisme, l’écoféminisme met en relation les processus de domination des hommes sur les femmes et ceux des humains sur la nature, rendant indissociables l’oppression des femmes et la destruction de l’environnement, le patriarcat et le capitalisme. En effet, le système productiviste patriarcal exploite les ressources naturelles tout comme la force de travail des femmes, sans rétribution. Il les utilise comme des ressources gratuites et sans aucune reconnaissance, alors qu’elles sont absolument nécessaires à son bon fonctionnement économique. L’écoféminisme, en mettant en lumière cette oppression croisée des femmes et de la nature, offre une critique de ce modèle.

Les luttes écologiste et féministe sont donc interconnectées, interdépendantes : la libération des femmes ne pourra être pleinement atteinte sans libération de la nature et réciproquement, la révolution écologique ne peut se passer d’une critique de la domination patriarcale. Les féministes et les écologistes doivent donc unir leurs efforts s’ils et elles veulent parvenir à leurs fins.

L’écoféminisme reconnaît en outre la domination des pays du Nord sur les pays des Suds, à travers la mondialisation et la colonisation. En tissant des connexions entre les différentes formes de domination (sexisme, racisme, capitalisme, colonialisme, spécisme,..), l’écoféminisme est donc en lutte contre tout ce qui fonde les oppressions inséparables de race, de classe, de genre, d’orientation sexuelle et la destruction écologique, remettant ainsi en cause tout le système dominateur dans son ensemble.

Par ailleurs, c’est un mouvement qui s’adresse aussi bien aux hommes qu’aux femmes, désireux de dépasser les dualités et les oppositions. Ainsi, la volonté des écoféministes n’est pas juste de renforcer les liens entre les femmes et la nature, mais de renforcer les liens entre tout le monde et la nature. Plus que ça, l’écoféminisme reconnaît l’interdépendance entre tous les êtres vivants, humains et non-humains, et vise leur émancipation, sur un modèle horizontal et coopératif.

L’écoféminisme pour un monde plus solidaire

L’écoféminisme appelle dès lors à la solidarité : entre tous les individus, envers les personnes minorisées, marginalisées et opprimées, envers les animaux et la nature, les vivants et les non-vivants,... Une proposition écoféministe qui va dans ce sens est notamment la revalorisation et l’ouverture de l’éthique du care [1] à toutes et à tous. Il s’agirait de replacer le care et ses valeurs de soin et d’attention au centre de notre système politico-économique, permettant de repenser les relations entre les individus, mais aussi entre les individus et l’environnement, dans une optique d’interdépendance et de respect ; mettant aussi en avant les valeurs de solidarité et d’entraide en opposition aux valeurs de concurrence et d’individualisme. Un bon exemple d’action solidaire autour du care est le mouvement de confection de masques qui a vu le jour, à l’initiative de femmes majoritairement, lors du premier confinement. De manière plus générale, l’approche écoféministe appelle à réhabiliter et se réapproprier les valeurs qui ont été infériorisées dans notre histoire et notre culture, et ce au bénéfice de l’ensemble de l’humanité (et pas seulement des femmes), pour construire ensemble un nouveau modèle de société avec plus de bienveillance et de solidarité pour toutes et tous.

L’écoféminisme étant un ensemble d’idées mais surtout et avant tout de pratiques, nous invite également à ne pas rester dans les théories mais à prendre part activement, collectivement et solidairement aux transformations de la société. Ceci est notamment possible à travers les luttes citoyennes politiques. La plupart des actions directes écoféministes ont pour objectif de subvertir et résister aux institutions politiques, aux structures économiques et aux activités quotidiennes contraires aux intérêts de la vie sur terre. Le mouvement écoféministe nous invite à réinventer des manières de faire de la politique, à travers des actions collectives qui mobilisent aussi bien les émotions que la raison, le corps et l’esprit. Une multitude d’actions et d’alternatives sont mises en place directement par les citoyen.ne.s, et l’écoféminisme permet de mieux comprendre l’émergence de ces actions solidaires.

L’écoféminisme et la transition climatique et sociale : tout est lié

L’écoféminisme est un véritable levier pour favoriser les transitions climatique et sociale. En effet, selon Yveline Nicolas, « l’écoféminisme est inséparable des expériences concrètes des luttes et des initiatives pour préserver, valoriser ou réparer des espaces vivables et des liens sociaux, une production matérielle et culturelle qui permette à une société de se maintenir sans détruire d’autres sociétés ou d’autres espèces vivantes. » [2] Cela s’observe d’autant plus dans les pays des Suds, où les femmes sont les premières impactées par les conséquences des dérèglements climatiques, mais aussi par l’accaparement des terres, la famine ou les politiques agro-industrielles. Elles sont donc aussi les premières à se mobiliser pour le climat et autres enjeux. Partout dans le monde, des groupes et réseaux de femmes travaillent sur les solutions à mettre en œuvre, à partir de leur savoir, expérience et environnement, par exemple dans le domaine de l’agroécologie, de la conservation de semences et de la biodiversité. Dans certains pays, les femmes sont à la tête d’actions frontales contre la destruction du vivant. L’écoféminisme permet ainsi de replacer les femmes au cœur de la transition vers un autre modèle sociétal, en tant qu’actrices du changement radical pour faire émerger des sociétés plus justes et soutenables socialement et écologiquement. Il permet également de dénoncer le système actuel et de déployer de nouvelles manières de vivre, à travers un idéal de défense et de protection du vivant.

Et l’Union européenne dans tout ça ?

L’égalité des sexes et la protection de l’environnement sont des valeurs officielles inscrites dans les traités de l’Union européenne. Pourtant, d’après une analyse de l’asbl belge Eyes on Europe, le manque de considération des inégalités de genre dans les politiques environnementales est à déplorer. En effet, malgré les engagements officiels du Conseil européen visant à « intégrer la perspective de genre dans tous les domaines politiques », les politiques liées au climat font souvent abstraction du genre et se montrent aveugles aux constats évoqués au paragraphe précédent. Notamment, le European Green Deal (ou le Pacte Vert pour l’Europe) , proposé par la présidente de la Commission Ursula Von der Leyen au début de son mandat, a déçu par son manque de mesures spécifiques liées aux inégalités de genre, et par l’absence de référence aux pressions supplémentaires exercées sur les femmes par le changement climatique. L’écoféminisme et les oppressions multiples qu’il dénonce ne semblent dès lors pas faire partie des préoccupations de l’Union européenne.

Face à ce constat, Women Engage for a Common Future (WECF) et le European Environmental Bureau (EEB) ont récemment publié un rapport contenant des recommandations à destination de l’Union européenne et des États membres pour faire du European Green Deal un instrument de transformation du genre. Leur volonté est d’y intégrer une approche genre et de sensibiliser au lien entre genre et environnement, avec une perspective intersectionnelle. Selon ces organisations, pour ces raisons le Green Deal aurait besoin de l’écoféminisme.

L’Europe semble ainsi éprouver des difficultés à faire converger les luttes sociale et environnementale. Il est donc temps de leur faire passer un message !

L’écoféminisme pour faire face aux crises

L’écoféminisme, aujourd’hui comme il y a 50 ans, constitue dès lors une alternative à ce système obsolète et un moyen de faire face à ces crises que nous traversons.

En effet, l’écoféminisme aspire à créer des récits alternatifs, de nouveaux imaginaires libérés des rapports de domination ancrés dans nos cultures, en racontant des histoires d’un point de vue autre que le point de vue dominant, afin de favoriser des changements culturels vers de nouvelles représentations de l’humain, de la nature et du monde vivant. A travers ces imaginaires écoféministes, il s’agit de (re)penser et construire un monde alternatif, de produire des formes non dominantes d’organisation sociale et d’interactions entre humains et nature, pour changer de paradigme et favoriser un autre modèle de société basée sur des systèmes non patriarcaux et non destructeurs : plus justes, égalitaires et en harmonie avec le vivant.

Une journée pour découvrir l’écoféminisme

Le 29 octobre, un groupe de jeunes du Service Citoyen s’est réuni à Namur pour découvrir l’écoféminisme et susciter la réflexion et les échanges autour de cette thématique. Cette journée d’atelier, animée par Les Amis de la Terre, a eu lieu dans le cadre du projet "Europe in Solidarity" subsidié par le Parlement européen.

L’objectif de cette journée : comprendre l’écoféminisme, son lien avec la solidarité, son lien avec la transition climatique et sociale, le point de vue de l’Union européenne par rapport aux oppressions multiples dénoncées par ce mouvement, et, in fine, interpeller les parlementaires européens au moyen de capsules vidéos.

La journée a commencé par la découverte de l’écoféminisme, de son origine, de ses luttes et de ses revendications, à travers la porte d’entrée du politique et des luttes citoyennes solidaires. La thématique n’a pas laissé les jeunes indifférent.e.s, suscitant de nombreux débats et réactions parmi eux·elles au cours de l’activité.

Durant cette première partie de la journée, les participant.e.s ont découvert ensemble des textes sur l’écoféminisme à travers un atelier d’arpentage sur base de l’ouvrage « Reclaim » d’Émilie Hache. Par groupe, ils ont ensuite pu laisser parler leur créativité en réalisant un collage basé sur le contenu des textes lus. Ils·elles ont eu l’occasion de présenter les œuvres créées aux autres groupes. Lors de cet atelier, les jeunes se sont montré.e.s très inspiré.e.s, certain.e.s ont mis tout leur cœur dans la confection des affiches artistiques et dans leur présentation. Ils·Elles ont ainsi pu s’approprier des éléments de l’écoféminisme, discuter et échanger à propos de leurs différentes interprétations du mouvement, et susciter la réflexion dans l’ensemble du groupe.

La deuxième partie de la journée a laissé place à Alixe, militante venue témoigner de son engagement écoféministe, de l’ancrage de cette lutte en Belgique, et de l’importance du politique dans le changement de système demandé par l’écoféminisme. Là encore, de nombreux questionnements, débats et discussions ont émergé chez les jeunes, autour de l’écoféminisme mais aussi d’une multitude de sujets sociétaux en lien avec le mouvement.

En fin de journée, les participant.e.s, qui pour la plupart ne connaissaient pas l’écoféminisme en arrivant le matin, ont eu l’occasion d’afficher ce qu’est pour eux·elles l’écoféminisme, et de partager au groupe ce avec quoi ils·elles repartaient après cette journée.

À travers l’enregistrement de capsules vidéos, quelques jeunes ont saisi l’opportunité de faire passer un message à l’intention des parlementaires européens, leur permettant de formuler et d’exprimer leur opinion à propos des oppressions qu’ils ressentent.

Retrouvez dans cet article les différents messages d’interpellation aux parlementaires européens par les participant·e·s.

Si vous aussi, vous souhaitez interpeller les parlementaires qui nous représentent, le Parlement européen a récemment ouvert une plateforme en ligne pour les citoyen.ne.s intitulée ensemble.eu. Grâce à cette plateforme vous avez tou.te.s l’opportunité de participer à la vie démocratique et de construire l’Europe qui vous convient. Pour cela une autre plateforme est également disponible : Conférence sur l’avenir de l’Europe. Elle vous offre la possibilité de vous exprimer, de faire savoir dans quelle Europe vous souhaitez vivre et de contribuer à façonner notre avenir.

Vous êtes intéressé.e par l’écoféminisme et souhaitez participer à la création de projets autour de ces thématiques ? Les Amis de la Terre a mis sur pied un groupe écoféminisme, un collectif de citoyen.ne.s qui a pour but de se questionner, partager, échanger, construire autour des imaginaires écoféministes comme levier puissant pour un changement culturel profond. Envie de rejoindre le groupe ? C’est par ici !

Sources :

Pour aller plus loin :

Les Amis de la Terre-Belgique soulignent avec gratitude le soutien financier de l’Union européenne. Le contenu de la publication relève de la seule responsabilité des Amis de la Terre-Belgique et ne peut aucunement être considéré comme reflétant l’opinion de l’Union européenne. Le Parlement européen ne peut nullement être tenu responsable de l’utilisation qui pourrait être fait des informations qui y sont présentées.

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Notes

[1Le care est cette notion qui renvoie à l’ensemble des activités de soin et d’attention envers les autres et envers l’environnement. Ce travail est majoritairement effectué par les femmes et, bien qu’il soit essentiel, est sous-rémunéré, sous-valorisé, voire invisibilisé.