Nos ami·es allemand·es de l’Umweltinstitut publient une lettre ouverte adressée à leurs représentant·es politiques dans la Commission nucléaire germano-belge qui doit se réunir ce mercredi 13 juin 2018 pour négocier le sort des réacteurs belges les plus dangereux. Nous co-signons et reprenons ici leur lettre traduite en français.

À la représentation de la République fédérale d’Allemagne au sein de la Commission nucléaire germano-belge :
- Madame la Ministre fédérale Svenja Schulze, Ministre fédérale de l’environnement, de la protection de la nature et de la sécurité nucléaire,
- Monsieur Armin Laschet, Premier ministre, représentant le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie,
- Madame Malu Dreyer, Première ministre, représentant le Land de Rhénanie-Palatinat.

Lettre ouverte : en finir avec la politique symbolique ! Prenons enfin des mesures à l’encontre des réacteurs nucléaires les plus dangereux.

Nous profitons de la deuxième réunion de travail de la Commission nucléaire germano-belge du 13 au 14 juin 2018 pour vous lancer un appel urgent. Le risque de sécurité lié aux centrales nucléaires belges de Tihange et de Doel est immense. En tant que représentant·es du gouvernement fédéral et des gouvernements des Länder, vous avez le devoir d’assumer la responsabilité de protéger la population allemande et européenne contre les risques liés à l’énergie nucléaire. Prenez dès maintenant les mesures nécessaires pour empêcher ou au moins entraver de manière significative la poursuite de l’exploitation du Pannenmeiler belge Tihange et Doel !

Nous sommes particulièrement préoccupé·es par la technologie en difficulté de la centrale nucléaire belge : Tihange 2 et Doel 3 ont des milliers de fissures dans les cuves sous pression du réacteur. Des experts nucléaires indépendants critiquent le fonctionnement des réacteurs, car il est en contradiction avec les normes d’évaluation internationalement reconnues pour la sûreté des centrales nucléaires. Un accident nucléaire grave n’est "pas pratiquement impossible", une défaillance des récipients sous pression est possible [1]. D’après l’évaluation de Wolfgang Renneberg, chef du service de sûreté des réacteurs au ministère fédéral de l’Environnement de 1998 à 2009, la poursuite de l’exploitation de Tihange 2 et Doel 3, malgré les fissures, est illégale depuis 2015 au plus tard [2]. Plus récemment, en avril de cette année, l’exploitant de la centrale nucléaire a signalé une fuite dans le circuit primaire du réacteur Doel 1 - un événement qui, selon Willy De Roovere, directeur de la Commission belge de sûreté nucléaire FANC de 2006 à fin 2012, n’a jamais eu lieu auparavant et ne doit pas se produire [3].

Outre la situation explosive de la centrale nucléaire, nous sommes préoccupés par la manière dont les exploitants de centrales nucléaires et les autorités belges de surveillance nucléaire s’en occupent : ce n’est qu’au bout d’une semaine que le public belge a appris l’accident susmentionné dans le réacteur Doel 1, et les pays voisins n’en ont peut-être même pas été informés. Une telle politique d’information non transparente n’est pas adaptée à l’établissement d’une confiance transfrontalière.

Nous sommes préoccupé·es par le manque de culture de sécurité en Belgique. Jusqu’à récemment, l’ancien directeur de la centrale nucléaire de Doel dirigeait l’autorité de surveillance nucléaire belge en tant que directeur - une combinaison d’intérêts opérationnels et de surveillance ne pouvait pas être exclue. Un djihadiste belge a travaillé pendant trois ans comme technicien dans la zone de haute sécurité de la centrale nucléaire de Doel avant de s’installer en Syrie en 2014. Dans ce contexte, le professeur Hans-Josef Allelein, expert en sûreté des réacteurs au Centre de recherche de Jülich, conclut qu’il est encore plus préoccupé par l’absence de culture de sûreté en Belgique que par la technologie en difficulté de la centrale nucléaire [4].

Bien que le gouvernement fédéral et les gouvernements des Länder critiquent à plusieurs reprises la sécurité des centrales nucléaires belges, la République fédérale assure la continuité de l’exploitation des réparateurs de pannes belges à bien des égards :

  • Livraisons d’éléments combustibles en provenance d’Allemagne : Bien que le gouvernement allemand ait décidé de fermer la centrale nucléaire allemande, l’Allemagne continue d’être un lieu d’implantation de l’industrie nucléaire mondiale. Les usines nucléaires de Gronau en Westphalie et de Lingen en Basse-Saxe sont exemptées de l’élimination progressive du nucléaire allemand et disposent d’une licence d’exploitation illimitée. Les usines alimentent les centrales nucléaires dans le monde entier en combustible - y compris les centrales nucléaires particulièrement en difficulté en Belgique, en France (Fessenheim, Cattenom) et en Suisse (Beznau, la plus ancienne centrale nucléaire du monde). En 2018, l’usine de Lingen a continué à fournir les véhicules de dépannage en Belgique. Rien qu’entre le 18 mars et le 4 avril, l’usine nucléaire a exporté cinq fois du combustible vers la centrale nucléaire de Doel. Dès que l’exploitant dépose une demande d’extension de la licence d’exportation ou une nouvelle licence, le gouvernement fédéral doit décider des futures exportations de carburant de Lingen vers la Belgique.
  • Des rendements élevés pour le trésor : malgré toutes les critiques du gouvernement allemand sur la sécurité des centrales nucléaires de Tihange et de Doel, elles continuent d’injecter de l’argent dans le trésor allemand. Le gouvernement fédéral détient actuellement des actions d’une valeur de 21,5 millions d’euros dans l’opérateur de la centrale nucléaire d’Engie, soit nettement plus que l’année précédente. Dès juillet 2017, la ministre fédérale de l’Environnement de l’époque, Hendricks, avait annoncé qu’elle ferait campagne pour que les actions soient vendues. Mais au lieu de cela, leur nombre a triplé entre-temps.

Compte tenu de la vulnérabilité des centrales nucléaires de Tihange et de Doel, la poursuite de leur exploitation jusqu’en 2025 - comme le prévoit actuellement le gouvernement belge - est inacceptable. La politique et la société civile doivent œuvrer avec véhémence en faveur d’une fermeture anticipée.

Pendant combien de temps les politiciens fédéraux et étatiques souhaitent-ils "évaluer" la situation des réacteurs de dépannage belges et "examiner" les mesures possibles ? La situation est claire. Les options politiques d’action sont les mêmes. Il est temps que le gouvernement fédéral et les gouvernements des Länder prennent à l’unisson les mesures nécessaires pour enfin mettre fin à la participation de l’Allemagne à l’exploitation des centrales nucléaires dangereuses !

Nous demandons :

  1. l’arrêt immédiat des livraisons d’éléments combustibles de l’Allemagne aux réacteurs à risque ;
  2. la fermeture des usines nucléaires de Gronau (Westphalie) et de Lingen (Basse-Saxe) ;
  3. la vente des parts de la République fédérale d’Allemagne dans l’exploitant des réacteurs de dépannage belges ;

Philip Bedall,
Référent Énergie & politique nucléaire, Umweltinstitut München e.V.

Francis Leboutte,
Président de Fin du nucléaire asbl

Ezio Gandin,
Coordinateur du groupe Énergie des Amis de la Terre Belgique

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