Les magasins dits “d’alimentation durable” fleurissent à Bruxelles. Les produits qu’ils proposent sont locaux, issus de circuits courts, artisanaux, on y favorise le vrac dans une démarche de réduction des déchets. Ces magasins existent sous différentes formes : certains choisissent celle de la coopérative, d’autres celle du commerce traditionnel.

Nous avons réalisé une enquête [1] dans un supermarché qui propose des produits locaux pour travailler en direct avec les producteur·rice·s. Le magasin se veut accessible en proposant de tels produits à un prix abordable.

Un sacré défi sur les épaules du durable : répondre aux enjeux environnementaux, tout en étant économiquement pérenne et socialement “équitable” et “solidaire”, c’est-à-dire tant permettre aux producteur·rice·s de bénéficier de revenus corrects que de rendre les produits vendus accessibles à toutes les couches sociales de la population [2]. Notre enquête montre que, dans la réalité, toutes les dimensions de l’aspect social défendu par le durable ne sont pas rencontrées : les client·e·s proviennent d’un même univers social particulièrement aisé. Dans cet article, je pointe la tension qui existe entre les enjeux environnementaux, la garantie d’un revenu suffisant pour les producteur·rice·s et l’accessibilité des produits vendus à toutes les classes sociales. La controverse environnementale prenant une place de plus en plus importante dans l’opinion publique, cette tension va en s’intensifiant. En outre, la présence très marquée de discours individualisant sur les problèmes écologiques (“il suffirait que chacun·e fasse sa petite part pour sauver la planète”) contribue à masquer des enjeux de classe et d’inégalités plus structurelles.

Une volonté d’inclusion sociale ... quelle réalité quand on pousse la porte ?

Un rapide sondage [3] auprès des client·e·s du supermarché permet de se faire une idée de la clientèle et de ses racines sociales. Si l’on se fie au type d’études et de profession de la clientèle, celle-ci est issue de la classe moyenne supérieure à capital culturel élevé. Tou·te·s les répondant·e·s ont fait des études universitaires, sauf une cliente. Alors que 34% de la population belge détient un diplôme du supérieur [4], un peu plus de 94% des client·e·s que l’on rencontre dans le magasin d’alimentation durable ont fait des études supérieures.

Quant aux professions rencontrées, elles sont dans la grande majorité hautement qualifiée. Nous avons croisé des juristes, une chargée de projet dans une association, un professeur universitaire... Essentiellement des cadres supérieurs ou des professions intellectuelles – les positions les plus hautes sur l’échiquier social –, aucun·e ouvrier·e qualifié·e ou peu qualifié·e.

Le terrain montre donc une autre réalité. Bien que le supermarché soit situé en plein cœur de Matonge [5], l’inclusion socio-culturelle espérée n’est pas rencontrée.

Comment expliquer cette homogénéité sociale dans la clientèle ? Je propose ici plusieurs pistes qui montrent en quoi ce type de supermarché est taillé pour un certain type de personne, avec un certain style de vie. On peut donc supposer que ces supermarchés se ferment aux autres.

Le prix pardi !

Premièrement, on pense à la question matérielle du budget. On a fait nos courses dans un magasin d’alimentation durable, dans un supermarché conventionnel et dans un supermarché low cost [6]. Pour cuisiner et déguster deux plats relativement classiques pour 4 personnes, on n’a pas payé la même chose.

On pourrait se dire que ces produits ne sont pas comparables. Ceux proposés en magasin d’alimentation durable sont généralement issus d’agriculture biologique, les méthodes de production sont plus respectueuses de l’environnement, mais sont souvent financièrement plus coûteuses. En outre, les produits proviennent d’une économie « locale » et « solidaire ». Le prix des produits s’inscrit dans une revendication : la nécessité de soutenir les paysan·ne.s et les producteur·rice·s en payant un « prix juste ». Pourtant, il s’agit plutôt de savoir qui peut payer le “prix juste”. Les ménages de classes sociales inférieures peineront à le payer, expliquant déjà sans doute leur faible fréquentation de ce type de magasin. Mais le fait que les magasins d’alimentation durable soient fréquentés majoritairement par les classes supérieures tient aussi à une frontière symbolique. Les inégalités entre les classes sociales se traduisent aussi dans des styles de vie et des goûts différents. Et ces magasins sont justement porteurs d’une symbolique qui conforte les client·e·s dans une éthique propre aux classes moyennes-supérieures.

Freins symboliques

Faire ses courses, une “expérience humaine” et “authentique”

Le deuxième frein que l’on remarque est donc d’ordre symbolique, qui peut se décliner sous différents aspects. Les magasins d’alimentation durable portent par exemple un imaginaire d’“authenticité” (“les petits commerces typiques de quartier”), opposé à celui de l’impersonnalité des grandes surfaces. Ainsi, dans la bouche des client·e·s, le lieu est plus qu’un supermarché conventionnel. Il offre une autre “expérience de consommation” : une histoire est racontée, celle des producteur·rice·s qui sont mis·e·s à l’honneur. Les client·e·s retrouvent en faisant leurs courses la proximité qu’ils et elles recherchent : l’idée de renouer avec les producteur·rice·s comme avec la terre (des produits locaux), et avec le quartier (commerce du coin).

Un look épuré

Un autre aspect de la frontière symbolique réside dans le fait que les supermarchés d’alimentation durable partagent certains codes esthétiques répondant – on pourrait croire naturellement ! – aux goûts des client·e·s rencontré·e·s. Lorsque l’on rentre dans le supermarché, pas de publicité ni de fioritures. Plutôt des contenants bruts, les légumes et les fruits dans leurs bacs d’origine. Les affiches indiquent la provenance des produits et mettent un visage sur le ou la producteur·rice·s.

Ainsi, par analogie, certaines catégories de distributeurs de produits alimentaires appellent certaines catégories de consommateur·rice·s.

« Quand tu côtoies des magasins à dimension plus humaine, c’est un peu dur quand tu vas dans une grande surface, une usine, c’est un peu dur le passage de l’un à l’autre. Mais tu sais pas te permettre d’acheter tout dans des petits magasins. Donc ouais, j’y vais encore, mais dans mon éthique de vie c’est un peu le diable, j’essaye de pas trop y aller, c’est juste financièrement, si j’étais riche j’irais jamais là. »

Par opposition à l’esthétique pure et brute et ses matériaux “naturels”, on trouve la publicité et les paillettes des supermarchés “classiques”. Les témoignages recueillis auprès des client·e·s montrent que les pratiques alimentaires peuvent se mêler à la stratification sociale des goûts esthétiques, les classes moyennes supérieures se distinguant du “kitsch”, des “paillettes”, du “show” par leur goût pour l’’épuré”, le “brut”. Le look des magasins d’alimentation durable, par leurs choix pratiques, mais aussi esthétiques, répond aux goûts d’un certain milieu.

Être un·e “consom’acteur·rice” !

Un dernier aspect de la barrière symbolique est la dimension politique que revêt ce type de consommation. En rentrant dans le magasin, on remarque des affiches sur la dette publique ou le TTIP (en français : le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement). Des causes que les client·e·s connaissent, même s’ils·elles ne se considèrent pas « militant·e·s ». Un client qui tend vers une consommation « zéro déchet » nous explique :

« Je trouve ça hyper politique d’avoir un mode de vie, quand tu consommes chez tel ou tel magasin c’est un choix politique en soi, c’est un modèle économique que tu finances. »

En faisant leurs courses, les client·e·s mettent en actes leurs convictions morales, écologiques et politiques. Faire le choix d’aller dans un magasin d’alimentation durable est plus qu’un choix pratique lié à sa proximité : certain·e·s client·e·s viennent de loin. L’activité n’est plus anodine, faire ses courses c’est aussi exercer ses connaissances sur la saisonnalité, la provenance et la traçabilité des produits proposés. Il faudrait donc se reconnaître dans la figure du « consom’acteur » ou de la « consom’actrice » pour y faire ses courses : un·e consommateur·rice actif·ve, acteur·rice de sa consommation responsable, raisonnable et raisonnée.

Conclusion : responsabilité individuelle ou collective ?

L’alimentation durable peut-elle être inclusive ? Nous avons souligné les frontières sous-tendues par ce type d’alimentation au pouvoir moral et symbolique fort. Les discours des client·e·s dessinent les contours d’un lieu fréquenté par un entre-soi [7]. L’alimentation durable, même si elle semble vouloir prôner un modèle de société égalitaire, ne réduit pas magiquement les inégalités sociales. De ce point de vue, le constat est même terrible, puisqu’elle semble s’adresser principalement à une population favorisée. On peut se demander si le combat pour une alimentation durable, s’il passe par le marché en mettant en avant la figure de « consom’acteur·rice » ne mène pas souvent au paradoxe d’en exclure les personnes les moins favorisées. Pour contourner ce paradoxe, ne détachons pas la question de l’alimentation du contexte inégalitaire social et structurel dans lequel vivent les individu·e·s. Pour favoriser une alimentation durable on pourrait imaginer replacer la focale non pas sur la responsabilité des individu·e·s [8] et leurs choix de consommation, mais sur la responsabilité de l’État dans sa gestion de la santé publique et de contrôle des mécanismes de marché dans la production et la distribution alimentaire : interdiction de pesticides, subsides à des produits alimentaires durables de base pour faire baisser les prix à la consommation, repas bio proposés gratuitement ou à faible prix dans les collectivités (écoles, maisons de retraite publiques, etc.) Pour que l’acte politique ne soit pas individuel, à travers la figure de « consom’acteur·rice », mais collectif.

Par Louise de Brabandère, membre de l’Observatoire des inégalités.
Cet article a initialement été publié sur le site internet de l’Observatoire des inégalités. À retrouver en version originale et intégrale.

Crédit photo : L’observatoire des inégalités.

Notes

[1Cet article fait suite à un travail de terrain réalisé par Brieuc Lovibond, Diana Serôdio, Marie-Hélène Tissarchontou et Louise de Brabandère dans le cadre de leurs études de sociologie (janvier 2017).

[2La lutte contre la pauvreté étant une composante essentielle au développement durable, entendue comme la pauvreté des producteurs (équitable) et de la société (inclusion sociale)

[3Auprès d’une vingtaine de clients, l’objectif étant d’avoir un aperçu des données socio- démographiques de la clientèle. Une analyse quantitative approfondie serait nécessaire pour analyser plus finement cet aspect.

[4Les données pour la population belge sont issues des enquêtes de l’European Social Survey (ESS) de 2016 accessibles en ligne. Nous avons additionné les données des différentes catégories de diplôme ESS pour correspondre aux niveaux d’études retenus dans notre sondage.

[5Quartier à la fois marqué par l’histoire belge de colonisation du Congo et l’arrivée de population d’Afrique sub-saharienne ; et par sa localisation stratégique entre les institutions européennes et le quartier Saint-Boniface aux multiples restaurants et cafés “branchés”.

[6Nous avons sélectionné, pour les supermarchés conventionnel et low cost les produits les moins chers et non biologiques.

[7Cette tension entre mixité sociale et entre-soi se retrouve aussi dans les cafés « branchés », voir Dans les cafés « branchés » de Bruxelles : la mixité sociale sous contrôle

[8Sur la responsabilisation des individus comme « lutte » contre les inégalités, voir L’égalité des chances contre l’égalité