L’action responsable et son paradoxe Isabelle et Cédric FRANÇOYS - avril 2012

, par Geneviève Adam

Andalousie - Isabelle et Cédric FrançoysC’est finalement au début de l’été 2011, après plusieurs mois de préparation, que nous avons entamé l’autoconstruction de notre maison en Andalousie. Celle-ci est à présent presque terminée et nous en sommes assez contents. Ces quelques mois de chantier, issus de notre volonté d’agir dans le respect de nos convictions, auront été pour nous une belle expérience humaine mais aussi l’occasion de nombreuses réflexions [1]. Nous voudrions présenter ici celles que nous avons eues à propos des aspects écologiques d’une démarche alternative au mode de vie occidental.

Face au constat que le fonctionnement des sociétés modernes - dites développées - implique un impact environnemental et social toujours plus pesant, certaines personnes (dont nous faisons partie) peuvent souhaiter ne pas y participer et tenter d’adopter une démarche alternative que nous qualifions de « démarche responsable » [2].

D’une volonté de ce type semble découler une tendance à distinguer les actions qui impliquent une dégradation au niveau de l’environnement ou de la qualité de vie d’autrui - et donc négatives - de celles qui ne le sont pas. En d’autres termes, on a tendance à élaborer des schémas qui autorisent à faire les « bonnes choses » et interdisent de faire les « mauvaises ».

Or, dans la pratique, fonctionner avec une telle dichotomie nous apparaît peu réaliste, d’une part parce qu’il n’est pas aisé de distinguer ce qui est bien - ou suffisamment bien - de ce qui ne l’est pas, et d’autre part parce que des contraintes viennent systématiquement limiter les choix possibles.

Pourquoi est-il difficile d’évaluer objectivement ce qui constitue une bonne option ?
Certains choix peuvent a priori sembler meilleurs que d’autres, comme construire sa maison avec des ballots de paille et du bois plutôt qu’avec des parpaings et du béton. Nous nous sommes cependant demandé à quel point l’on ne restait pas, la plupart du temps, dans le domaine du subjectif ou des intuitions.
En effet, la production des biens de consommation implique souvent des processus industriels complexes et inconnus du consommateur. Et, même s’il existe des indicateurs comme le bilan carbone ou l’empreinte écologique, qui permettent à chacun de se faire une idée générale sur son mode de vie, nous trouvons ardu d’évaluer l’impact d’actions isolées ou de produits spécifiques avec les seuls questionnaires et informations génériques facilement disponibles.

Comment déterminer précisément l’énergie grise [3] de chacun des matériaux que nous avons utilisés pour construire notre maison alors qu’il est fréquent d’observer une grande variation dans le bilan de deux produits d’apparence pourtant similaire ? Une poutre de bois, par exemple, est issue d’un procédé de fabrication fort différent selon qu’il s’agisse de bois lamellé-collé ou de bois massif [4].

Par ailleurs, il y a la question de la provenance d’un produit : au pire, l’acheteur ne la connaît pas du tout. Le reste du temps, l’origine annoncée peut n’être en fait qu’une des étapes de la production (la première ou la dernière), sans qu’aucune indication ne soit fournie concernant les origines ou étapes des éventuels « sous-produits » ou « sous-services » impliqués.
Au marché local où nous achetons des fruits et légumes, les vendeurs en connaissent rarement la provenance. Parfois, nous avons droit à un « ¡ de España ! », annoncé d’un air satisfait. Difficile toutefois de se contenter d’une telle réponse lorsqu’on sait qu’il y a environ 900 km à vol d’oiseau d’un bout à l’autre du territoire (et 2500 km si l’on inclut les îles Canaries et Baléares)…

Quelles sont ces contraintes qui limitent les choix ?

On a beau opter pour la sobriété, il y aura toujours certaines choses dont il est inconfortable de se passer (par exemple, de nos jours, un frigo ou un lave-linge). Or, pour un bien ou un service donné, il n’existe parfois pas d’option dont l’empreinte écologique soit acceptable (à cause de la nature énergivore du produit ou encore parce que l’empreinte du consommateur dépasse déjà la biocapacité) [5].

Par ailleurs, pour beaucoup de raisons (diminuer les coûts de transport, créer des liens, avoir une vision claire sur un produit et sur l’impact de sa production, …), il semble naturel de privilégier la consommation de biens et services locaux. Mais aujourd’hui, dans certains cas, l’offre locale fait défaut ou n’a de locale que l’apparence.

Pour l’anecdote, le boulanger de notre village s’approvisionne en farine originaire du … Brésil. Et, toujours pour l’anecdote, le bois de notre maison provient pour la plupart de Suède. En effet, dans le sud de l’Espagne - où nous vivons - la majorité du bois vendu est importé, bien que les montagnes comptent de nombreuses forêts qu’il serait possible d’exploiter de manière responsable [6].

Enfin, il faut également tenir compte des limitations au niveau des ressources personnelles (physiques, psychologiques, intellectuelles, temporelles, financières, …) dont le déni peut entraîner l’échec d’une démarche. En effet, il nous semble qu’adopter une attitude radicale (i.e. un refus catégorique de fonctionner avec le système économique mondialisé) dès le début d’une initiative alternative risque fort d’aboutir à un abandon lié à l’épuisement ou au découragement face à l’ampleur de la tâche.

Un double constat

Outre le fait de révéler que, lorsqu’on est confronté à une situation concrète, il n’est pas aisé d’établir une frontière stricte entre bonnes et mauvaises actions, ces observations mènent à un double constat.
Le premier est que ces obstacles sont, pour la plupart, induits par la mondialisation de l’économie. Désormais, des besoins aussi incontournables que se nourrir, se vêtir ou se loger impliquent une énergie grise ou un impact social considérables.
Le second est qu’il n’existe pas de solution qui soit à la fois complète et immédiate. Même s’il est possible d’adopter un mode de vie responsable (par exemple en diminuant sa consommation, en construisant ou rénovant sa maison de manière respectueuse de l’environnement, en produisant une part importante de sa nourriture soi-même, en restaurant des compétences et des systèmes d’échanges locaux, en recréant des liens sociaux, …), cela nécessite du temps et beaucoup d’énergie (humaine cette-fois) [7].

Paradoxe de l’action responsable moderne

On observe donc une contradiction : pour ne pas compromettre sa pérennité, une démarche alternative responsable doit, du moins en partie, composer avec l’économie moderne et de ce fait accepter de contribuer à une certaine dégradation à laquelle elle est pourtant opposée.
C’est ce que nous proposons d’appeler le « paradoxe de l’action responsable moderne ».
Bien sûr, nous ne voulons nullement faire ici l’apologie d’une pollution "verte" qui serait moins condamnable parce qu’indispensable, mais simplement souligner une divergence entre un idéal et la réalité économique contemporaine. Car le problème pour qui prend conscience de ce paradoxe est que la frontière entre compromis nécessaire et incohérence devient soudain très floue.

Comment alors s’assurer de la cohérence de sa démarche ?

Pour notre part, nos réflexions nous ont menés à la conclusion que ce qui permet de déterminer la cohérence d’une démarche qui se veut responsable n’est pas uniquement l’impact environnemental ou social immédiat de celle-ci, mais également le fait qu’elle s’inscrive dans une double perspective :
- la perspective d’une transition progressive : avoir certes un impact négatif, mais ne l’accepter que dans le cadre d’une phase de transition dont la durée est déterminée à l’avance ;
- la perspective d’une économie locale restaurée [8] : participer activement à la restauration de filières locales (GASAP, SEL, monnaie locale, privilégier les produits locaux quitte à pouvoir acquérir moins, créer une coopérative, ...).

Bien que tout ceci soit plus vite dit que fait, c’est en tout cas la direction que nous tâchons de prendre, petit à petit…

À suivre dans les montagnes andalouses ou sur www.icway.be !

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disponible en ligne http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/3.0/

Notes

[1Voir les documents pdf disponibles sur notre site internet : www.icway.be/technical-knowledge

[2Au-delà de la simplicité du mode de vie, des considérations sociales et du respect environnemental, nous préférons parler de démarche « responsable ». Pour nous, cela implique de la part de l’individu : d’agir conformément à ses convictions sans attendre que les autres en fassent autant ni que des mesures politiques viennent appuyer celles-ci ; d’assumer ses actions personnelles vis-à-vis de sa collectivité et des sans-voix (ceux qu’une séparation géographique ou temporelle empêche de s’exprimer) ; et de prendre une part active au sein de sa collectivité sur les plans social et politique.

[3L’énergie grise est la somme de toutes les énergies nécessaires à la production, à la fabrication, au transport, à l’utilisation, et au recyclage d’un matériau ou d’un produit. Par ailleurs, plus de 85% de l’énergie consommée dans le monde étant issus de combustibles fossiles (Source : BP Statistical Review of World Energy 2009, Londres : BP p.I.c., 2009, pp. 12, 28, 35 et 40), on peut raisonnablement considérer que plus on consomme d’énergie plus on contribue à l’émission de CO2.

[5EWING (B.), GOLDFINGER (S.), OURSLER (A.), REED (A.), MOORE (D.) ET WACKERNAGEL (M.), Ecological Footprint Atlas 2009, Oakland : Global Footprint Network, 2009, 109 p.

[6BELÉN (T.), España consume el doble de la madera que produce, dans La Razón, 30 juillet 2011, p. http://www.larazon.es/noticia/2189-espana-consume-el-doble-de-la-madera-que-produce

[7Pour s’en convaincre, lire également l’expérience de Pierre et Michèle Rabhi dans RABHI (P.), Du Sahara aux Cévennes, Itinéraire d’un homme au service de la Terre-Mère, Paris : Albin Michel, 2002, 288 p.

[8Partant du principe qu’une économie mondialisée dépendante d’une énergie bon marché est une économie vouée à l’échec qui, tôt ou tard, sera contrainte de céder la place à une multitude d’économies locales.