Paris : colloque sur la SV et rencontre des AT-France

, par Robin Guns

Ezio Gandin était invité à intervenir dans un colloque universitaire sur « la reconversion écologique de la consommation » en plein centre de la capitale française. Il y a présenté les Amis de la Terre, version belge, et surtout l’expérience de l’association dans la diffusion de la Simplicité Volontaire depuis 2005.

Le colloque faisait partie d’un cycle de quatre séminaires liés à la consommation et au changement social, organisé par les professeurs Dominique Méda (Université Paris Dauphine) et Isabelle Casiers (UC Louvain). Nous étions une bonne vingtaine de personnes présentes, dont quelques représentants du monde associatif français et surtout de nombreux doctorants/chercheurs.

La première intervention a été faite par Michelle Dobré (sociologue de l’université de Caen). Elle portait sur la consommation et la transformation des modes de vie vers la sobriété. La chercheuse soulignait les dégâts des 50 dernières années de consommation de masse, et que malgré 15 ans de progrès technologique, la dépense énergétique n’a pas diminué ! En cause, les NTIC ou nouvelles techniques de l’information et de la communication, dont la forte percée a plus qu’effacé la chute de consommation électrique des autres équipements domestiques. Dans la transition écologique la question est donc, selon elle, « faut-il consommer autrement ou réduire la consommation ? ». Cette question peut nous rappeler un certain débat autour du développement durable et de la décroissance. Mais pour elle, l’enjeu n’est pas dans les termes. Elle refuse d’ailleurs de parler de décroissance. Il est intéressant de noter les caractéristiques des nouveaux mouvements sociaux : rejet des idéologies (donc éloignement des partis politiques) pour se concentrer sur l’action ; l’autonomie créatrice de la personne (en tant qu’individu) ; la réappropriation de l’espace quotidien et la discordance par rapport aux normes sociales. La sociologue a terminé par une présentation du concept de « résistance ordinaire », par lequel on comprend le quotidien comme sens de l’action individuelle.

Le deuxième intervenant est un jeune chercheur de l’UCL, Geoffrey Pleyers, qui travaille sur le changement social et la consommation. Face aux crises qui se confirment davantage chaque jour, il distingue deux voies empruntées par les acteurs sociaux pour défendre une société soutenable : celle de la subjectivité et celle de la raison.

Dans le premier cas, on parle de l’expérience de vie personnelle, comme la démarche de simplicité volontaire par exemple, ou encore les dynamiques de Transition, des GASAP, des communautés indigènes,... Il s’agit ici d’appliquer des valeurs à des pratiques courantes. On ne parle plus de « grand Soir » (de révolution), mais « des petits matins », du changement pas le bas. Mais peut-on vraiment changer le monde sans le politique ? Il y a là un défi à relever dans la coopération avec les institutions et l’État.

L’autre voie, c’est celle de la raison. Celle-ci regroupe l’ensemble des analyses rationnelles de la situation qui remettent en cause l’économie orthodoxe. Les acteurs sont vus ici comme des experts engagés. Mais il faut faire attention à ne pas favoriser le monopole de l’expertise pour laisser la place au débat démocratique. La voie de la raison représente donc le travail des intellectuels et scientifiques critiques. Leur rôle théorique n’est cependant pas suffisant car il faut de bons arguments pour informer et convaincre les citoyens d’agir.

L’analyse de Geoffrey Pleyers nous amène à considérer l’importance des deux voies et surtout leur complémentarité :

voie de la subjectivitévoie de la raison
expérience expertise, connaissance
transformations culturelles débats économiques
processus et cohérence institutions (convaincre les politiques)
autonomie contre-pouvoir
espaces locaux arènes internationales

La dernière partie de ce colloque était ciblée sur l’expérience des Amis de la Terre dans la diffusion de la simplicité volontaire. Ezio a d’abord retracé l’historique de l’association et la vision globale qu’apportait la décroissance économique soutenable et la SV au début des années 2000. Remarque importante : il y a toujours eu plus de femmes intéressées par cette dernière thématique. Les groupes de SV ont rencontré un certain intérêt auprès du public car ils permettent le soutien collectif dans une démarche « marginale ». Beaucoup se sont intéressés à ce choix de vie depuis lors : particuliers, entreprises, associations, médias, étudiants,... bien qu’on ne puisse pas dire que les milieux défavorisés aient été sensibilisés de manière importante. L’association s’est progressivement imprégnée des valeurs de la simplicité et cela se voit aujourd’hui dans la manière d’être des responsables (écoute et respect) ou dans la manière de parler de nos actions.

Parmi les questions soulevées par les participants, voici les plus intéressantes :

  • « Simplicité volontaire » ou « sobriété heureuse » ça n’attire pas ! Cela ne fait pas rêver, il manque un côté positif et fantaisiste. Il y a une partie de la population qu’on ne touche pas. Il faut s’adapter au public ! (voir exemple au Texas, pub contre les déchets avec un slogan de « macho » pour toucher les conducteurs responsables)
  • Attention au côté « secte » de la SV. Comment faire pour être dans la réalité et toucher les milieux défavorisés ?
  • Nous avons besoin d’un contre-système de valeurs ! (SV = désintoxication de la consommation, comme les « Alcooliques Anonymes »)
  • Isabelle Casiers interroge Ezio sur la logique de notre dépliant « Subir ou Choisir » : de la SV, en passant par la Transition, vers DES. Quelle gradation ?
  • « Sobriété et Simplicité » = ça fait peur ! (point de vue français ?) Pourquoi ne pas parler de la richesse des valeurs ?

Rencontre des Amis de la Terre-France

Janvier 2013 - rencontre des Amis de la Terre-France

Après cette matinée très riche en réflexion, nous avons partagé le dîner (ou plutôt le déjeuner) avec les participants du matin. A peine le temps de savourer ce délicieux repas « slowfood » et nous sommes montés dans le métro pour Montreuil, à l’est de Paris, afin de rejoindre les bureaux des Amis de la Terre-France.

Nous y avons été accueillis par Martine Laplante (présidente depuis trois ans), Olivier Berland (délégué général depuis novembre 2012), ainsi que la jeune équipe des permanents. Il ne manquait que trois employés sur les huit. Notre rencontre s’est divisée en trois parties : ce que font les Amis de Terre en Belgique, la communication des AT-France, et enfin le projet sur l’obsolescence programmée.

A titre de comparaison, les AT-F c’est 2000 adhérents, dont 1000 donateurs. Un budget de 800 000€ par an : 70% de subvention et 30 % de dons et adhésions. Leurs financements concernent des projets bien définis, ce qui réduit fortement leur possibilité de soutenir leurs groupes locaux. Pour rappel, Les AT-B, c’est un quart de ce budget avec la même proportion subside/dons.

Après un petit retour historique et la présentation de nos thématiques par Ezio, les discussions se sont rapidement tournées vers des questions essentielles aux deux mouvements. Nos différences ressortaient également : un mouvement français plutôt axé sur la critique de certains méfaits de la société actuelle (OGM, obsolescence programmée, nano technologies, nucléaire,...), alors que nous sommes reconnus dans l’éducation permanente (populaire) et axons davantage nos actions vers les solutions locales que le citoyen peut entreprendre pour une société respectueuse de la terre et des humains.

Cependant, les AT-F se posent de plus en plus la question de savoir s’ils ne devraient pas se diriger vers des actions de type « éducation populaire » qu’elles soient au niveau local ou national. Il semblerait que beaucoup de membres souhaitent appuyer les alternatives, et moins la critique. Avec le succès que rencontrent les initiatives de transition, certains groupes locaux AT pourraient privilégier ces nouvelles dynamiques. A l’heure actuelle, les permanents parisiens peuvent « nourrir » les groupes locaux par le travail qu’ils fournissent.

Deux questions récurrentes au sein des Amis de la Terre-France : la formation dans le réseau ainsi que le financement des groupes locaux.

Caroline nous a parlé de la communication de leur association : l’institutionnel, les campagnes, le fundraising,... Parmi les campagnes importantes, il y a celle sur la finance privée qui mettait en lumière l’impact néfaste de l’épargne dans les grandes institutions bancaires. En 2007, le site a été entièrement retravaillé afin de correspondre à la réalité des groupes locaux. Les thématiques principales s’y retrouvent : transition, agriculture, justice économique, énergie et industries extractives, risques et technologies (nano, ogm, nucléaire, pesticides). Le site internet a représenté un long travail puisqu’il posait la question du message à faire passer. Dans ce cas, l’outil a provoqué la réflexion pour faire les liens entre les thématiques (tiens, tiens... les questions semblent partagées entre nos deux mouvements).

Quelle identité les AT-F peuvent-ils défendre face aux autres mouvements comme WWF, Greenpeace ou Oxfam ? Une vision de transition soutenable contre le capitalisme avec un fonctionnement démocratique et des groupes locaux autonomes (dans le respect de la charte). Il ressort également l’importance du réseau et des partenaires autour des AT-F ! Dans la région du Pays Basque, l’association « BIZI » est très forte en com’ et en mobilisation. Dans cette région, il règne une forte tradition militante, vu leur situation minoritaire face à l’Etat central. En peu de temps, BIZI a pu mobiliser 10 000 personnes à Biaritz.

Parmi les autres actions de communication des AT-F, retenons la publication de la revue « La Baleine », première revue écologiste en France créée par le fondateur du mouvement Alain Hervé. Le site internet est la première source d’information ; c’est aussi une vitrine pour cibler les jeunes. Mais les AT-F se sont aussi adaptés aux moyens de communication modernes à travers les réseaux sociaux (twitter et facebook) qui offrent une certaine rapidité de com’ pour un message court et clair tout en amenant au public du contenu de fond. D’ailleurs, de plus en plus de visiteurs du site y parviennent par facebook. Globalement, la moitié du public intéressé par les Amis de la Terre-France passe d’abord par le site ou les réseaux sociaux. De quoi nous faire réfléchir pour notre site ?

Finalement, nos amis français se posent la question de la stratégie et du lien avec les institutions. Faut-il dénoncer ou proposer ? Faut-il adopter une posture réformatrice ou révolutionnaire ? Et donc quel niveau de radicalité sur des sujets comme le nucléaire ? Les réponses sont difficiles à trouver ; la présidente souligne les difficultés d’arriver à un consensus.

Vers 18h, Ezio et moi sommes repartis pour la Belgique en Thalys. Cette journée aura donc été très enrichissante pour nos réflexions autour de la simplicité volontaire, mais plus globalement pour le mouvement des Amis de la Terre en Belgique. Confronter notre réalité au regard extérieur ne peut que nous aider à avancer. Nous avons échangé avec les Amis de la Terre-France de nombreux enjeux similaires, mais avons aussi perçu certaines différences dans les méthodes. Cela peut nous conforter dans nos manières de faire, mais également nous questionner davantage afin de toucher plus de monde à un nouvel art de vivre...

Robin Guns