Interview de 18 simplicitaires et réflexion sur l’engagement des jeunes

, par Robin Guns

Flore Grogna {JPEG}Flore Grogna termine un master en sociologie à l’Université de Liège. Elle a effectué son stage au sein des Amis de la Terre. Durant une vingtaine de jours, elle a travaillé sur la thématique de la Simplicité Volontaire. Cette thématique l’intéressait de par son côté paradoxal ; en effet, comment arriver à un changement sociétal via cette pratique individuelle qui ne comporte ni rassemblement, ni revendication claire ?

Flore a réalisé un état des lieux des groupes de SV et eu la chance de rencontrer 18 simplicitaires qui lui ont partagée leur riche expérience. De plus, elle s’est interrogée sur l’engagement des jeunes aujourd’hui et sur différentes façons de les "accrocher" (voir document PDF attaché à cet article).

Synthèse de Flore des interviews réalisés

Parmi les simplicitaires rencontrés, la pratique quotidienne de la simplicité volontaire peut avoir trois origines différentes.
Tout d’abord, le passage à l’acte peut survenir suite à un accident de la vie. A cause d’une situation de malaise survenant après une rupture et/ou une perte d’emploi, une personne tombe dans une simplicité involontaire, c’est-à-dire forcée. Après avoir vécu selon ce mode de vie différent où elle peut prendre conscience des bienfaits engendrés (un achat réfléchi confère plus de satisfaction qu’un achat compulsif), elle peut poursuivre cette démarche simplicitaire malgré que sa situation professionnelle et/ou familiale se soit stabilisée.

La deuxième manière de passer des idées à l’action concerne une conscientisation vis-à-vis de la planète et une ouverture à certaines valeurs telles que le respect envers l’autre, la nature et les générations futures et le partage de ressources limitées. Ces personnes sont sensibles à l’avenir du genre humain et murissent leurs réflexions dans des livres, dans des conférences et au sein de diverses rencontres. Après que cette réflexion ait muri longuement leurs pensées, il arrive un moment où elles ont décidé de passer à l’acte et de pratiquer la simplicité volontaire au quotidien.

La dernière façon d’atteindre une pratique concrète de la simplicité volontaire peut survenir tout naturellement suite à leur éducation qui est axée sur les valeurs sociales et écologiques. C’est alors assez spontanément et sans entrer dans une longue phase réflexive que ces personnes pratiquent à leur tour la simplicité volontaire.

Cette pratique de la simplicité volontaire se caractérise par une démarche individuelle et progressive. En effet, chacun avance à son rythme et il existe autant de pratiques différentes que de simplicitaires. Ils insistent sur le fait de se changer soi-même, d’être libres dans leurs choix et de ne pas se voir imposer une façon d’agir. Si une quelconque puissance politique ou économique agissait de la sorte, cela pourrait se retourner contre elle. En effet, le changement doit être accepté.

En se considérant comme résistants à la société de consommation, les simplicitaires essayent de tendre vers une certaine cohérence entre leurs valeurs et leur pratique. Pour tendre vers cette cohérence, il faut une certaine discipline. Il s’agit de tout un travail, où le fait de recevoir des piqûres de rappel et d’être soutenu, aide à garder la tête hors de l’eau face à cette société qui pousse à consommer toujours plus. Certains simplicitaires rencontrent plus de difficultés que d’autres ; cela peut dépendre du niveau de soutien, des personnes qui les entourent et du caractère de la personne. De plus, le fait d’avoir des enfants peut contribuer à une difficulté supplémentaire pour rester dans la cohérence.

Certains simplicitaires ne semblent pas sûrs que la simplicité volontaire soit la bonne voie à suivre. « Pourquoi aurions-nous plus raison que les autres ? » se demandent-ils. Ceux qui sont plus méfiants vivent différemment leur sentiment de marginalisation ; soit ils ne le ressentent pas, car ils considèrent leur pratique de manière « soft » ou sont entourés de gens qu’ils considèrent bienveillants, soit ils la ressentent quand celle-ci a un impact sur les autres. Concernant maintenant ceux qui n’émettent pas de doute quant à leur pratique, ils ne considèrent pas l’avis des autres comme important et assument pleinement leur marginalité.

Les simplicitaires sont altruistes, pensent aux autres et également aux générations futures. Ils pensent à l’espèce humaine et non à la planète, car elle sera toujours là quoiqu’il arrive. C’est l’humain qu’on se doit de préserver.

Par leur choix de consommation, les actes réfléchis posés par le simplicitaire comportent une dimension politique (le fait de réparer et d’acheter d’occasion et de seconde main au lieu de choses neuves et le fait de consommer local et de ne plus passer par un tas d’intermédiaires). Ces personnes qui rament à contre-courant n’arrangent pas fort les acteurs gagnants de cette société de consommation. Contrairement à cette façon de voir les choses, certains simplicitaires pensent que ces manières d’agir sont encore trop marginales et que la dimension politique ne peut pas se faire sentir. Pour cela, il faudrait que les simplicitaires soient beaucoup plus nombreux. Or, il est difficile de toucher des personnes ne fréquentant pas ces milieux alternatifs. En effet, les simplicitaires ont toujours l’impression de prêcher à des convaincus ou à des gens pourvus d’une grande ouverture d’esprit. Concernant les personnes qui ne sont ni intéressées, ni sensibles à ce sujet, elles dressent des barrières et se montrent fort hermétiques.
Les simplicitaires apprécient s’investir localement. Ils agissent là où ils peuvent agir et en retirent une certaine satisfaction. Ils ont l’impression que le fait d’agir là où ils sont, est plus utile et que de la sorte, les choses effectuées sont visibles et à portée de main immédiatement. En effet, ils favorisent le fait d’agir ici et maintenant sans devoir attendre une quelconque mesure prise par le politique. Là encore, cela rejoint le fait que les simplicitaires souhaitent être libres quant à leur choix de vie.

Concernant leur entourage, les simplicitaires estiment l’influencer par leur pratique. En effet, c’est via l’exemple de leur pratique que les simplicitaires peuvent toucher d’autres individus. Leur entourage peut observer leur façon de vivre et poser des questions sur leur pratique si ça les intéresse davantage. De cette façon, les gens ne se sentent pas brusqués, ni offensés. Il se peut que dans certaines situations où ils jouissent d’une certaine légitimité, les simplicitaires tentent de convaincre (en tant que conférencier ou en tant que teneur d’un stand portant sur l’écologie).
Une personne s’est montrée plus pessimiste à propos de ce sujet en admettant le fait qu’il n’était possible de toucher les personnes et y compris leur entourage seulement via les médias. Les médias ont un pouvoir tel qu’un changement ne pourra s’effectuer que via ce canal.

Par ces actes individuels, les simplicitaires ont l’ambition de changer la société. Ce changement de la société passera par un changement des mentalités.

Comme il vient d’être stipulé concernant l’entourage des personnes simplicitaires, le changement des mentalités passera par la pratique exemplaire de celles-ci. Cette contagion particulière s’effectue donc d’individu à individu. Une figure charismatique et exemplaire aide également à représenter ce mouvement, comme celle de Gandhi. Étant donné que toutes les grandes idées qui donnaient une direction et un but à la société et à soi ont disparu (religieuses ou politiques), une figure charismatique pourrait avoir un rôle important et aider à la diffusion de la simplicité volontaire.

Les simplicitaires trouvent primordial d’éveiller, de sensibiliser et d’informer les gens. En effet, c’est également de la sorte qu’une conscientisation pourrait naître. Une difficulté relevée par les simplicitaires et portant sur la diffusion de la simplicité volontaire concerne le fait, comme mentionné précédemment, qu’ils prêchent à des convaincus. En effet, il est difficile de toucher des gens qui ne sont pas déjà au préalable un peu sensibles à cette thématique. C’est toujours les mêmes personnes qu’ils rencontrent aux endroits qui abordent des thèmes liés à la simplicité volontaire.

Les simplicitaires ne font pas confiance aux partis politiques car les politiciens ne visent qu’à avoir un maximum de voix et n’ont que le mot ‘croissance’ à la bouche. Il en est de même pour le parti écolo. Celui-ci ne se situe d’ailleurs clairement ni à gauche, ni à droite. De plus, c’est le développement durable qui y est prêché alors qu’il s’agit d’un oxymore. En effet, par définition, un développement ne peut pas être durable. Les simplicitaires souhaitent changer le système politique afin qu’il ne soit plus basé sur un système d’élections.

Or, certains simplicitaires considèrent que les politiciens sont des gens comme nous et que ceux qui râlent sans cesse et se plaignent des gens élus n’ont qu’à se présenter sur les listes électorales. Ils pensent également que des idées relevant de la simplicité volontaire peuvent être transmises par les partis politiques. Il faut cependant se montrer très vigilant quant au vocabulaire utilisé. En effet, le terme ‘décroissant’ pourrait faire perdre énormément de voix à un parti écologique. Il pourrait même être mort électoralement. Ce terme est connoté assez négativement et fait peur. Les gens qui ne le connaissent pas ont tendance à se mettre à l’idée que les ‘décroissants’ souhaitent retourner à l’âge de la bougie.
Ce qui relève d’un certain paradoxe concerne le fait que certains simplicitaires pensent d’un côté que les idées de simplicité volontaire ne passeront pas par un parti politique et de l’autre côté, ils mentionnent le fait que c’est à partir du moment où le politique se décidera à prendre certaines mesures particulières (supprimer les publicités, ne plus utiliser le PIB mais opter pour un indicateur qui prendra en compte l’humain et l’environnement et changer le système scolaire afin de faire en sorte que l’étudiant devienne un citoyen responsable) que les mentalités changeront.

Pour terminer, certains insistent sur le fait qu’il est important de se mettre en réseau, de se regrouper et de se confronter aux personnes qui ne sont pas nécessairement du même avis pour que la simplicité volontaire prenne de l’ampleur et que de nouvelles alternatives collectives puissent naître et s’étendre (telles que les groupes de simplicité volontaire). Cela n’est pas vrai pour tout le monde car certains préfèrent rester avec des personnes du même milieu afin d’éviter la confrontation.