, par Geneviève Adam

Construire une société du Bien-vivre et sortir de la tyrannie de l’économie.

Conférence-débat du 8 novembre 2013 à Louvain-la-Neuve, avec Paul Ariès
par André Foguenne

Comment Paul ARIÈS pense la décroissance et propose l’écosocialisme.

Commençons par la mauvaise nouvelle... nous devons faire face à une crise systémique.

Notre société a totalement sombré dans la démesure (ce que les grecs anciens appelaient lubris) ; elle a perdu la capacité à se fixer des limites. D’où cette crise qui est à la fois économique, sociale, écologique et politique.

Deux exemples pour l’illustrer.
Alors que le XXe siècle produit un développement des classes moyennes, le phénomène majeur du début du XXIe siècle est une fin programmée de cette tranche socio-économique. Voici la génération des bacs « +5 » à 1000 €. Cette évolution va-t-elle produire la pire des choses : un sentiment d’impuissance, le nihilisme ? Ou au contraire la meilleure, la certitude chez nos jeunes que « il n’y a rien à attendre de ce système » ?
2è exemple : le développement de l’extrême droite et la droitisation de notre société. Pour faire face à cette menace, il faut impérativement refonder à gauche un grand projet éco-socialiste. Ce travail est d’autant plus important que nous devons nous remettre de 2 échecs... la tragédie du socialisme réellement existant, le stalinisme, et l’échec de la social-démocratie qui s’est vue reconvertie en social-libéralisme.

La bonne nouvelle... la planète est bien assez riche pour 8 milliards d’humains.
L’ONU estime qu’il suffirait de mobiliser 40 milliards de $ chaque année durant 25 ans pour régler le problème de la faim dans le monde et 80 pour régler le problème de la grande pauvreté. Par contre, des sommes bien plus importantes sont trouvées ailleurs : 1400 pour le budget militaire mondial, 1000 pour le produit international criminel ou encore 800 pour la pub... Tandis que le PIB mondial dépasse les 10 000 milliards de $.
Ce n’est pas un problème de moyens mais un problème de choix politique : qu’est-ce qu’on produit ? comment ? et pour qui ?

L’autre bonne nouvelle est idéologique, politique.

Nous avons la possibilité d’avancer très vite vers la refondation d’un grand projet éco-socialiste : les principaux cadeaux théoriques nous viennent des pays du Sud, les plus démunis.
J’en retiendrai 3.

Premier cadeau, ces nouveaux gros mots pour définir un vrai chemin d’émancipation :
le « buen vivir » « le plus vivre » ou « l’écologie des pauvres », qui proposent un concept du bien-être très différent de celui de la société de consommation occidentale.
Le bien-vivre définit quels rapports aux autres, à soi, au temps et à la nature...
Il nous faut changer notre regard sur le pauvre, défini par les riches uniquement comme « manquant » de pouvoir d’achat, d’éducation, de participation politique et de capital social.
La première richesse des pauvres, ce sont les services publiques et les biens communs. Plutôt que d’aller vers le peuple, il s’agit de construire du peuple, de construire du collectif. Le combat de ce début du XXIe siècle n’est pas d’augmenter le pouvoir d’achat monétaire mais d’étendre la sphère de la gratuité. Cette gratuité construite avec l’impôt touchera-t-elle les parkings voitures ou le transport en commun, l’eau vitale, des services culturels ou funéraires ... plus supportables écologiquement ?Une gratuité pour les naufragés du système, avec condescendance et pour mieux les contrôler ? Ou une gratuité émancipatrice de l’éducation, du logement, de l’alimentation et de la santé, comme développement anthropologique ? Vouloir cette gratuité, c’est vouloir chanter au présent et non plus croire aux lendemains qui chantent, c’est vouloir assurer le bien-vivre au plus grand nombre parce que la planète est bien assez riche pour cela. Une telle décision peut s’inscrire au programme des prochaines élections communales.

Cette gratuité pour le bien-être du plus grand nombre n’entrera pas en contradiction avec le type de société qu’on souhaite bâtir. Ainsi, une gratuité des repas scolaires s’accompagnerait d’autres objectifs : développer un alimentation locale, « saisonnalisée », préservant les ressources agricoles et la biodiversité, moins carnée, faite sur place, servie à table...
Autre exemple : Une maison municipale de la santé non pas pour y reproduire les pratiques d’une médecine libérale, mais bien pour y cultiver la prévention et développer des collectifs de patients qui ne restent pas seul face à la maladie.

Le deuxième cadeau que nous font ces pays les plus pauvres est la notion d’ « anti-extractivisme ».
Ces pauvres paysans brésiliens ont fondé « les paysans sans terre » et quelques années plus tard le MAB, mouvement des affligés par les barrages. Il s’agit d’opposer aux barrages, aéroports et autres grands chantiers inutiles les questions : pour qui ? Pourquoi ?

Le troisième grand cadeau que nous font ces pays les plus pauvres est la notion de « pachamanisme ». Les occidentaux devront ici dépasser leur crainte d’un retour à l’obscurantisme, aux religiosités.
Alors que le capitalisme et le productivisme entendent soumettre la nature aux lois de l’économie, telle la loi carbone, le pachamanisme propose de soumettre l’économie aux lois du vivant, comme le fait l’agriculture bio ou la permaculture. Il s’agit pour nous européens d’inventer notre propre conception de la terre-mère en écoutant ceux qui en parlent le mieux, les plus pauvres, eux qui n’opposent jamais nature et humanité comme le feraient les fondamentalistes écologiques.

On ne part pas de rien pour mener ce combat antiproductiviste. L’histoire de la gauche depuis 2 siècles est l’histoire d’un conflit entre 2 postures : celle de la gauche dominante qui avait foi dans l’amélioration constante des modes de production et promettait l’abondance à 7 milliards d’êtres humains et celle d’autres gauches antiproductivistes, au long des XIX et XXe siècles, avec ces paysans refusant la fin des biens communs, ces ouvriers cassant les machines qui avaient pris leur place, ces travailleurs voulant travailler le moins possible et, dès 1960, ces citoyens refusant la société de consommation. Cette gauche antiproductiviste peut aujourd’hui redevenir optimiste.

Il y a 2 notions qui, à mes yeux, sont essentielles :
Celle du socialisme « en souffrance » : il y a des mots prononcés que plus personne n’entend suite à la transformation progressive de notre oreille voulue par le système capitaliste. Nous sommes insensibilisés et aveugles. Cependant, il existe encore aujourd’hui des formes de vie pré-capitaliste à ré-habiliter.

La notion de désir. Je suis convaincu qu’on ne changera pas le monde en culpabilisant les gens mais en les appelant à la responsabilité, en donnant envie, en suscitant le désir. Le désir est l’outil le plus puissant de changement. L’écosocialisme sera nécessairement un socialisme du désir et non des consciences torturées. Les gens sont moins bêtes qu’angoissés. Ils sont moins manipulés que désespérés.

Le capitalisme, pour la gauche antiproductiviste, c’est foncièrement 2 choses :
Un système économique qui repose sur l’exploitation du travail, sur le pillage de la planète (notre mode de vie n’est-il pas tributaire de siècles d’esclavagisme, colonialisme et néocolonialisme ?)
Le capitalisme est aussi une réponse à nos angoisses existentielles, à la peur de mourir, au sentiment de finitude. Le capitalisme est un mode de vie, avec des produits spécifiques, qui voile cette peur et nous donne à jouir : jouissance d’avoir, jouissance du toujours plus, jouissance d’emprise sur les autres et sur la nature. Quel dissolvant d’angoisse la gauche peut-elle lui opposer ? Nous devrions arriver à développer une jouissance d’être car l’être humain est d’abord un être social.
Moins de bien, plus de lien social. Moins de croissance économique, plus de croissance en humanité. Tant que nous ne marchons pas sur ces deux pas, nous ne pouvons être que dans des combats défensifs.

Au cours du XXe siècle, la gauche a choisi, pour ne pas déranger la conquête du pouvoir central, de casser le syndicalisme à bases multiples qui générait toutes sortes de regroupements locaux culturels ou coopératifs. Il faut reconnaître qu’on s’est trompé. La première mission de la gauche n’est pas de s’accaparer le pouvoir mais d’apprendre à le partager et à s’en défaire.

Je rêve d’une gauche qui redeviendrait maquisarde, d’une gauche buissonnière mais qui ferait école. Au XXe siècle, la gauche a donné trop de place à l’économisme, à l’idée que « plus » serait nécessairement égal à « mieux ». Trop d’économistes froids au sein de ses instances dirigeantes, trop peu de poètes et pas assez de « pas de côté ».
L’écosocialisme peut aujourd’hui faire renaître toutes ces petites poches d’une vie sociale. L’écosocialisme c’est cette capacité de passer des passions tristes aux passions joyeuses ; c’est changer nos façons de militer et notre conception de parti. D’abord jouer aux boules avant d’aller militer pour développer des politiques de l’amitié. Tant que nous reproduirons dans nos organisations les modes de fonctionnement de la société qu’on combat, on n’y arrivera pas. Faisons de nos organisations des lieux de libre circulation de la parole, pas tant des lieux de conquête du pouvoir que des lieux de fraternité.
L’écosocialisme ne triomphera que s’il se méfie de ses faux-amis. La gauche productiviste, d’une part, qu’il faut convaincre que la solution n’est pas dans le toujours plus et qu’elle abandonne sa vision occidentalo-centrée de l’histoire de l’humanité. Dénoncer cet autre faux-ami, la décroissance de droite qui appelle à fêter l’austérité, qui combat la réduction du temps de travail, la gratuité, le revenu sans emploi, qui dénonce le mouvement des indignés, qui compare l’écosocialisme et le front de gauche au stalinisme. Cette décroissance-là est un cadeau fait aux puissants. Nous devons avoir aujourd’hui cette intelligence collective pour nous frayer un chemin vers une objection de croissance amoureuse du bien vivre.

Ce 26 oct 2013 a eu lieu, à Grigny (Rhône), le 3è forum national de la désobéissance, pour rechercher un nouveau bien-vivre à l’européenne et se mettre à l’écoute de modes de vie alternatifs.

Paul Ariès est rédacteur en chef du bimestriel La Vie est à nous/Le Sarkophage et du mensuel Les Z’indignés.