OGM : retrait de l’étude du Prof. Séralini – lettre du Professeur Marcel Roberfroid, UCL

, par Geneviève Adam

OGM : Retrait de l’étude du Prof. Séralini – lettre du Professeur Marcel Roberfroid, UCL

Marcel Roberfroid est Professeur émérite de biochimie et toxicologie à L’Université Catholique de Louvain, ancien éditeur de la revue Food and Chemical Toxicology, la revue qui a dépublié l’article du Prof. Séralini.

Introduction du Prof. Roberfroid

A propos de la rétraction de l’article de GE Seralini publié en 2012 dans la revue ‘Food and Chemical Toxicology’ et intitulé (traduction française du titre en anglais) : « Toxicité à long terme de l’herbicide Roundup et du mais génétiquement modifié tolérant au Roundup ».

Cette étude d’une durée de 52 semaines, qui a fait grand bruit, rapporte des effets néfastes d’un OGM, d’un pesticide dans sa formulation disponible commercialement et du mélange des deux. Parmi ces effets néfastes il y a, principalement chez les rates, l’apparition de tumeurs parfois très volumineuses.

C’est en tant que toxicologue, par ailleurs ancien éditeur de la revue ‘Food and Chemical Toxicology’ que j’ai été amené à m’intéresser à cette publication. C’est aussi à ce titre que j’ai été très interpelé par la décision récente de l’éditeur en chef de rétracter cet article sur base d’arguments que je n’ai pas vraiment compris. C’est à ce titre que j’ai réagi en lui envoyant la lettre dont copie ci-dessous, lettre qui, normalement, devrait être publiée avec d’autres dans un supplément de la revue.

Lettre du Prof. Roberfroid à la revue Food and Chemical Toxicology
(la version originale en anglais suit)

Cher Collègue,

En tant qu’ancien rédacteur en chef de la revue Food and Chemical Toxicology (FCT), j’ai honte de votre récente décision de retirer l’article du Prof. Séralini que vous aviez préalablement accepté de publier après un processus de relecture complet qui, je le crois, avait été réalisée avec le sérieux habituel d’un journal de grande qualité comme FCT. L’un des arguments à l’appui de votre décision semble être, si je suis correctement informé, le nombre d’animaux par groupe. Evidemment tous vos relecteurs connaissaient ces nombres mais n’ont pas considéré cela comme un argument suffisant pour rejeter l’article. Comme indiqué clairement par ailleurs, votre décision n’est pas conforme aux règles éditoriales du FCT.

Dans vos réponses qui justifient le retrait, vous soulignez en outre ce que vous appelez une « conclusion non fiable » . En effet, vous écrivez que : « Les données ne sont pas concluantes, donc la revendication ( c.-à-d la conclusion ) que le maïs Roundup Ready NK603 et / ou l’herbicide Roundup ont un lien avec le cancer n’est pas fiable. Le Dr Séralini mérite le bénéfice du doute : c’est une erreur honnête qui a mené à cette conclusion non fiable. L’examen des données a précisé qu’il n’y avait pas faute. Toutefois, pour être très clair, c’est tout l’article, avec l’affirmation selon laquelle il existe un lien certain entre les OGM et le cancer qui est rétracté. Le Dr Séralini a exprimé de manière très loquace qu’il estime que ses conclusions sont correctes. Selon notre analyse, ses conclusions ne peuvent être déduites des données présentées dans cet article » .

En relisant l’article, je n’ai pas trouvé où serait revendiqué ou conclu qu’ « il existe un lien certain entre les OGM et le cancer » . Au contraire, dans le paragraphe de conclusion, les auteurs ne mentionnent même pas les tumeurs et, dans le dernier paragraphe, ils concluent que « ... les OGM alimentaires agricoles et de pesticides formulés doivent être évalués avec soin par les études à long terme pour mesurer leurs effets toxiques potentiels ».

Selon moi, les auteurs de l’étude n’avaient plus que probablement pas prévu les effets tumorigènes. Même si l’on peut argumenter que l’étude ne suit pas strictement les recommandations adéquates de l’OCDE, il reste une importante observation « scientifique » (pas « réglementaire ») qui ne peut être ignorée et justifie la poursuite des recherches à long terme avec un accent particulier sur les effets tumorigènes non seulement des OGM mais aussi des formules pesticides, et du mélange des deux comme utilisé dans les pratiques agricoles .

Je me sens également honteux parce que votre décision apporte des arguments à ceux qui soutiennent et même affirment que la recherche scientifique (en particulier dans les sciences biologiques) est de moins en moins indépendante et de plus en plus soumise à la pression de l’industrie. Votre décision qui peut être interprétée comme une volonté d’éliminer les informations scientifiques qui ne permettent pas de soutenir certains intérêts industriels est, à mon avis, inacceptable. Si vous et vos collègues du comité de rédaction aviez des questions concernant la conclusion de l’étude Séralini, la seule attitude scientifique aurait été de demander des études complémentaires. Rétracter des données soulève des questions et crée la suspicion et n’est pas une attitude scientifique.
Sincèrement,

Marcel Roberfroid
Professeur émérite de biochimie et toxicologie
Université Catholique de Louvain, Belgique

Dear Colleague,

As a former editor of Food and Chemical Toxicology I feel ashamed about your recent decision to retract the Seralini’s paper you had previously accepted for publication after a full review process which, I tend to belief, had been performed seriously as usual for a journal of high quality like FCT. Indeed one of the arguments supporting your decision seems to be, if I am well informed, the number of animals per group. Evidently all your referees knew that but did not consider that as an argument to reject the paper. As clearly stated elsewhere your decision is not in line with FCT’s editorial rules.

In your responds which justifies the retraction you furthermore underline what you call an “unreliable conclusion”. Indeed you write that : “The data is inconclusive, therefore the claim (ie, conclusion) that Roundup Ready maize NK603 and/or the Roundup herbicide have a link to cancer is unreliable. Dr. Séralini deserves the benefit of the doubt that this unreliable conclusion was reached in honest error. The review of the data made it clear that there was no misconduct. However, to be very clear, it is the entire paper, with the claim that there is a definitive link between GMO and cancer that is being retracted. Dr. Séralini has been very vocal that he believes his conclusions are correct. In our analysis, his conclusions cannot be claimed from the data presented in this article”.

Reading again the paper, I did not find where the claim or conclusion is made that “there is a definitive link between GMO and cancer”. Rather, in the conclusion’s paragraph the authors do not even mention the tumors and, in the last paragraph they conclude that “…agricultural edible GMOS and formulated pesticides must be evaluated very carefully by long term studies to measure their potential toxic effects”.

In my understanding the authors of the study most probably did not anticipate any tumorigenic effects. Even though it can be argued that the study does not strictly follows adequate OECD recommendation, it remains an important ‘scientific’ (not a ‘regulatory’) observation that cannot be ignored but further justifies long term investigations with special emphasis on tumorigenic effects not only of GMOs but also of pesticides formulations and the mixture of both as used in agricultural practices.

I also feel ashamed because your decision gives support to those who argue and even claim that scientific research (especially in bio-sciences) is less and less independent and more and more subject to industry pressure. Your decision which can be interpreted as a will to eliminate scientific informations that do not help supporting industrial interests is, in my view, inacceptable. If you and your colleagues of the editorial board had some questions about the conclusion of the Seralini’s study, the only scientific attitude would have been to ask for additional studies. Retracting data creates questions and suspicion and it is not a scientific attitude.

Sincerely,

Marcel Roberfroid
Emeritus Full Professor of Biochemistry and Toxicology
Université Catholique de Louvain, Belgium