Pour une économie non violente

Photo : Friends of the Earth Europe

Les 19 et 20 février, aux côtés de Tetra, d’Etopia et de la Maison du développement durable de LLN, Les Amis de la Terre accueillait Satish Kumar, activiste, co-fondateur du Shumacher College [1] et rédacteur du magazine Resurgence [2]. Retour sur deux activités qui ont permis aux Ami.e.s de la Terre présent.e.s d’explorer quelques facettes d’une économie non violente, concept que nous porterons au cours des prochaines années afin de promouvoir ce « nouvel art de vivre » auquel nous aspirons.

Le 19 février, en résonance avec son dernier ouvrage, Tu es donc je suis - Une Déclaration de dépendance, Satisk K. a entraîné l’auditoire - quelque 400 personnes - au cœur de sa philosophie personnelle et de sa réflexion sur une nouvelle manière d’appréhender l’écologie : une écologie de l’unité.

Avec simplicité et conviction, Satish K. a exposé sa critique de la logique occidentale héritée de Descartes (« Je pense donc je suis ») : l’avènement d’un moi séparé de son environnement, en combat avec la nature, en compétition avec les autres et qui nous condamne aux divisions, aux conflits, aux catastrophes écologiques, sociales et économiques. Comme antidote, il propose l’expression « Tu es donc je suis », une vision de co-dépendance, de coopération et d’égalité entre tout ce qui vit. Je suis né d’une mère, je me nourris des fruits de la terre, le soleil m’offre sa chaleur, l’eau me désaltère, l’air emplit mes poumons. Ces éléments sont, donc je suis. Nous faisons partie intégrante d’une communauté humaine et de la nature : cette prise de conscience est à la base du changement.

A la trinité « Liberté, Égalité, Fraternité » entachée d’anthropocentrisme, il oppose une nouvelle trinité : « Terre, âme, société ». Prendre soin de la Terre (dont nous sommes issus et à laquelle nous retournerons, qui nous nourrit, nous vêtit, etc.), de la société (favoriser l’émergence d’un ordre social fondé sur la réciprocité, au-delà des clivages nationaux, culturels, religieux, etc.), de notre âme (méditer, manger modérément, faire la différence entre le nécessaire et le superflu, etc.).

Le 20 février, nous organisions un séminaire avec une vingtaine de personnes afin d’échanger nos réflexions autour d’une économie écologique et non violente. Pour faciliter l’émergence de propositions, de questionnements, nous avons privilégié le travail en sous-groupes (sur l’économie des pauvres, le buen vivir, nos résistances au système actuel, le partage du temps, des revenus...) qui a débouché sur une mise en commun, avec les observations inspirantes de Satish K. Pour vous en donner un aperçu, voici ci-dessous un résumé des 2 groupes auxquels nous avons pris part.

Aller vers la Paix via l’économie

Les discussions se sont focalisées, d’abord, autour de ce que sont aujourd’hui ces violences du système économique et de la manière dont nous les ressentions dans notre vie personnelle et plus spécialement dans notre vie professionnelle. Le type de « management » existant dans notre sphère de travail est un élément important : « Quelle est la liberté de chacun dans l’organisation de son travail, dans les initiatives qu’il peut prendre ? ».

Par la suite, nous avons réfléchi à comment, en tant que citoyen, seul ou dans une association, on pouvait s’opposer à des violences majeures faites par le système économique dominant. Tout en faisant des propositions, venait toujours la question : « mais n’est-ce pas une action violente pour certains ? ». Devant ce doute, nous avons formulé deux questions pour Satish Kumar :
1. Est-ce que le boycott de certains produits alimentaires ou vestimentaires venant du Sud dont on a découvert qu’ils sont destructeurs de l’Homme et/ou de l’environnement est une action non-violente ? Car ce boycott va mettre des femmes et des hommes travaillant dans cette filière en difficulté.
2. De même, une grève dans les transports en commun, quelle qu’en soit la raison, peut-elle être non violente quand on voit tous les problèmes que cela peut entraîner pour un certain nombre d’usagers ?

Dans sa réponse, Satish a bien souligné l’importance de la motivation de cette action. Si la motivation est pure, c’est-à-dire si le changement revendiqué apporte plus de bien-être au plus grand nombre, y compris aux opposants, alors il n’y a pas de violence. Gandhi tout comme Martin Luther King ont utilisé la grève, le boycott comme moyens de pression pour obtenir des changements du système en place. Ainsi, Gandhi a lancé un grand boycott des habits venant de Grande-Bretagne ; ils étaient réalisés sur des grandes machines avec du coton et des pigments venant essentiellement d’Inde. Sa motivation était pure car il voulait garder une économie locale forte en Inde afin de conserver un emploi pour un grand nombre de personnes (souvent pauvres) actives dans ce secteur. De plus, ce boycott était aussi intéressant pour la Grande-Bretagne car pour elle aussi il était important de développer une économie basée sur ses ressources, par exemple la laine, et pas sur le coton venant de l’étranger. Pour l’Inde comme pour la Grande-Bretagne, ce boycott permettait de mettre en place une économie plus résiliente, en utilisant les termes d’aujourd’hui.
Ezio Gandin

Le bien-être dans nos sociétés

Myriam, Deborah et moi, Nadya, jeunes membres des Amis de la Terre, étions réunies autour du thème « Bien-être dans nos sociétés ». Notre discussion a principalement porté sur : 1) De quelles façons les individus et les organisations peuvent-ils faire évoluer les comportements afin de tendre vers un développement soutenable ? et 2) Quels sont les problèmes et les peurs auxquels nous, jeunes, sommes confrontés actuellement ?
Nous sommes d’accord avec Satish quand il dit que la seule manière de convaincre quelqu’un de changer de mode de vie est en s’engageant soi-même sur cette voie, en en faisant la démonstration ; d’autres peuvent dès lors observer et faire le choix de suivre cette voie ou non. Pour mener à un réel changement, nous devons agir sans pression ni jugement, qui entraîneraient à l’inverse des attitudes défensives ou de la frustration.
Nous lui avons posé des questions sur la manière de résister à la pression qui s’exerce sur notre génération qui « doit façonner » le monde de demain et sur ce qu’il adviendrait si nous faisions des choix erronés. La réponse de Satish fut très simple : « la pression est là seulement si nous la ressentons comme telle ». Il nous a fait comprendre que la perfection n’existe pas, que nous ne devons pas aspirer à cela. Nous devrions plutôt être bienveillants, prendre soin de nous et de notre environnement, chaque jour ; prendre soin de ce que nous entreprenons chaque jour et nous satisfaire de nos réalisations, si petites soient-elles. Accepter nos erreurs et tirer les enseignements de nos échecs. Ne pas viser des résultats qui souvent nous échappent mais privilégier l’action.
Nadya Dedikova

Voici ci-dessous quelques réflexions supplémentaires quant à la pensée de Satish Kumar partagées par Alain Dangoisse, coordinateur de la Maison du développement durable de LLN, membre des Amis de la Terre, et qui a activement coordonné la venue de Satish en Belgique.

« Notre manière de vivre sera notre message : option pour la non-violence active »

Cette rencontre avec Satish Kumar s’est initiée il y a quelques temps. Il écrivait « La non-violence est le prémisse de la vérité. La non-violence n’est pas un objectif, c’est une manière de vivre, un chemin ou processus ; c’est l’idée que nous pouvons atteindre la paix uniquement en recourant à la non-violence (vivre en non-violence). Ce concept de non-violence est un auto-guide et aussi une vision sociale, politique, écologique et économique... La non-violence s’oppose à l’oppression politique, à la surproduction industrielle, au gaspillage et la destruction des ressources naturelles, à la compétition. »

Parmi d’autres écrits de Satish, cette proposition reflète, pour moi, fort bien la vision gandhienne du mouvement Ekta Parishad, qui, par la non-violence active, oeuvre au bien-être des plus pauvres, les « paysans sans terre » en Inde. Tout autant que les propos de Thich Nhath Than qui nous invite à nous impliquer dans notre chemin de vie en lien avec nos enfants, petits-enfants, autres peuples de la terre, ....« Notre manière de vivre sera notre message » dit-il ; elle est, concrètement, la manifestation de la qualité de notre reliance à tous les êtres vivants.

« Tu es, donc je suis » (You are therefore I am) titrait la conférence de Satish. L’intuition, la sensation de vivre en interdépendance, nous unit, et fait circuler entre nous l’énergie de reliance, la plus disponible et la plus gratuite sur terre. Elle soutient le chemin concret de notre vie quotidienne, là où nous sommes, de notre capacité d’être, de penser et agir en non-violence - personnellement, familialement, collectivement -. La rencontre avec Satish Kumar incite, avec beaucoup de bienveillance, à regarder quelles sont, en chacun de nous, les sources de la non-violence, de cette intention du prendre soin absolu, de ne causer aucun dommage à « l’autre », à la nature. En Inde les mots sont clairs : l’« énergie d’amour » nous habite tous et soutient notre « quête de vérité »(Satyagraha).

Ensuite, il nous revient de dialoguer sur notre « bien-être commun », afin de forger ensemble le substrat d’une économie non-violente, qui prenne soin de chacun, d’abord des « plus petits », afin de satisfaire nos besoins réels de manière suffisante (Sarvodaya). Il n’y a pas besoin de plus. Il y a certes urgence pour le monde. Mais individuellement «  we have plenty of time  ». Nous pouvons sourire à notre engagement.
Alain Dangoisse