, par Renaud Duterme

Lors de la première soirée SoS de l’année 2016, le 22 février dernier, nous avons convié Renaud Duterme, enseignant, actif au sein du CADTM et co-auteur du livre La dette cachée de l’économie (2014), afin d’échanger autour du concept de dette écologique. Pour celles et ceux qui n’ont pas pu nous rejoindre, nous partageons ci-dessous un entretien avec Renaud Duterme.

Que recouvre le concept de dette écologique ? Comment la définir ?

On entend souvent parler de cette notion selon trois visions des choses : a) la dette écologique que nous aurions envers les générations futures pour les dégâts environnementaux que nous leur laissons. b) la dette écologique que nous aurions envers la planète, souvent représentée par une date dans l’année à partir de laquelle nous vivons « à crédit » car la terre a épuisé sa capacité à absorber notre empreinte écologique. c) l’idée selon laquelle ce qu’on nomme le développement des pays du Nord n’a pu, depuis la colonisation de l’Amérique, se faire uniquement sur base des ponctions naturelles et humaines des pays du Sud. C’est cette idée, apparue dans les années 90 sous l’impulsion d’ONG sud-américaines, qui nous semble la plus pertinente car elle analyse les enjeux écologiques sous l’angle des rapports de domination à l’échelle mondiale.

Pour comprendre les enjeux liés à la dette écologique, vous allez plus loin et proposez une grille de lecture qui dépasse les relations Nord-Sud. Peux-tu expliquer votre approche ?

On ne rejette pas ce concept Nord Sud en bloc car il permet malgré tout de pointer les responsabilités dans les catastrophes écologiques et climatiques qui s’annoncent. Malgré tout, il est indispensable d’aller au-delà de la vision considérant le Nord et le Sud comme des régions homogènes. Au contraire, ces deux ensembles renferment des groupes sociaux très différents ainsi que des relations d’exploitation considérables et au cœur des problèmes que l’on connaît. Il faut donc considérer le concept de dette écologique sous le prisme des classes sociales, tant au niveau des causes que des conséquences. Peu importe le pays, on constate un accaparement des ressources par une minorité. Or, cet accaparement est bien souvent à la source des déséquilibres écologiques (pensons au lien entre les accaparements de terres par des multinationales et la pratique d’une agriculture intensive). Par ailleurs, au Nord comme au Sud, on constate que ce sont les classes sociales les plus précaires qui subissent le plus les effets des diverses catastrophes écologiques. L’exemple de l’ouragan Katrina qui a dévasté la Nouvelle Orléans en 2005 est là pour nous le rappeler.

Comment traduire dans les faits cette dette écologique, comment la reconnaître, y mettre un terme ?

Selon moi, une des principales fonctions de cette dette écologique est d’abord d’être un outil d’éducation à l’écologie politique et sociale. Ce concept devrait également être avancé par les mouvements sociaux du monde entier (et en particulier du Sud) pour souligner le fait que dans notre système capitaliste mondialisé, la fameuse croissance tant cherchée ne peut se faire qu’au détriment d’autres peuples. Au-delà de ça, il est clair que cette notion doit conduire à des réparations pour cinq siècles de pillage du Sud. On peut imaginer des transferts de technologies, la restauration d’écosystèmes dégradés ou encore l’alimentation d’un fonds d’atténuation au changement climatique à destination des pays les plus vulnérables. Cela pourrait également justifier des compensations de la part de certains acteurs vis-à-vis de pays en échange de leur engagement à laisser dans le sol les réserves d’énergies fossiles restantes comme l’Équateur l’avait proposé avec l’initiative Yasuni. Par ailleurs, une des raisons pour laquelle le CADTM s’est approprié la question est que l’idée de dette écologique est à elle seule un argument (parmi d’autres) pour justifier l’annulation pure et simple de la dette du tiers-monde.

Comme on l’a vu à la énième COP qui s’est tenue en décembre, nombre d’acteurs n’ont pas intérêt à ce que l’on reconnaisse cette dette écologique.

C’est bien pour ça qu’on ne peut considérer le combat écologique comme une simple affaire d’efforts individuels. Au contraire, il faut prendre conscience que les exploitations de la nature et des peuples (à commencer par les travailleurs) sont les deux facettes d’un même système qui ne profite qu’à quelques-uns (actionnaires, multinationales, dirigeants politiques…). Il faut aussi mentionner le fait que nombre de pays du Sud sont dirigés par des leaders obsédés par « rattraper » les pays du Nord et sont par conséquent beaucoup plus motivés par attirer les investisseurs étrangers et/ou continuer à exploiter leur environnement plutôt qu’à viser un développement beaucoup plus autocentré.

Dans nos pays occidentaux, les Amis de la Terre plaident pour la décroissance et la simplicité volontaire. La décroissance est d’une certaine façon née de la critique des rapports Nord/Sud et de la nécessité de remédier aux inégalités planétaires. Oser la décroissance au Sud, c’est tenter de rompre avec la dépendance économique et culturelle à l’égard du Nord, renouer avec le fil d’une histoire interrompue par la colonisation, le « développement », la mondialisation. Néanmoins, parler de décroissance pour le Sud n’est peut-être pas la formulation la plus appropriée pour recueillir l’adhésion. Dans la perspective, au sein des Amis de la Terre, de proposer une grille de lecture plus internationaliste, le concept de « dette écologique », que vous posez entre autres comme « outil de réconciliation des peuples », n’a-t-il pas une portée plus mobilisatrice ?

Le terme de décroissance pose en quelque sorte les mêmes problèmes que celui de croissance, à savoir de généraliser l’ensemble des productions dans un même mot. Envisager une décroissance au Nord implique de conscientiser la population aux impacts de notre mode de consommation et de production. Et là, la dette écologique pourrait se révéler utile. Par ailleurs, bien des théoriciens de la décroissance affirment haut et fort que la première des décroissances doit être celle des inégalités. Or, ici, on ne peut que converger vers les idées de dette écologique. Par ailleurs, il faut bien admettre que les limites physiques de la planète interdisent de facto l’ensemble des populations du Sud à atteindre un niveau de consommation de masse. Même si on remarque l’apparition d’une classe moyenne dans certains pays, celle-ci ne peut constituer qu’une minorité. Donc malgré leurs limites, ces deux concepts ne peuvent qu’avancer ensemble et peuvent sans doute contribuer à réduire les éventuelles frustrations à venir.

Tu viens de publier un nouvel ouvrage, De quoi l’effondrement est-il le nom ?. Qu’est-ce qui t’as amené sur la voie de cette interrogation ? Quel est l’objectif de l’ouvrage  ?

Je suis convaincu que l’interconnexion des « crises » que l’on connaît bouleverse le fonctionnement de nos sociétés de façon irréversible. Je crois donc qu’il faut trouver d’autres termes pour expliquer ce qu’il se passe et à bien des égards, le mot effondrement est intéressant. Mais comme souvent, il faut adopter une approche critique et encore une fois l’analyser sous l’angle des classes sociales. En fait, l’effondrement est déjà en train d’avoir lieu pour des centaines de millions de personnes dont les besoins élémentaires ne sont pas satisfaits. Mais il ne concerne pas (encore ?) une minorité de privilégiés de plus en plus réfugiés derrière des murs toujours plus hauts les coupant de la misère extérieure. Cela a d’ailleurs un lien très fort avec le concept de dette écologique car la dégradation de l’environnement est à elle seule un facteur de catastrophes et risque fort de réduire cette minorité de privilégiés à une poignée de personnes ayant les moyens de se payer un environnement de qualité, le plus souvent derrière des clôtures toujours plus hautes.

Ouvrages de Renaud Duterme

La dette cachée de l’économie
Le scandale planétaire
par Renaud Duterme et Eric De Ruest
Un plaidoyer et des solutions indispensables pour une prise de conscience globale de la crise environnementale que nous traversons.
Ce livre montre que les exploitations économiques et environnementales sont indissociables et qu’elles sont imputables à une minorité accrochée à une idéologie réductionniste et court-termiste dangereuse. Débuté il y a cinq siècles avec l’expansion coloniale européenne, le saccage se poursuit aujourd’hui avec l’imposition planétaire du capitalisme productiviste.
Une dette écologique s’est dès lors accumulée sans jamais être intégrée dans les bilans financiers et sociaux. Elle est parfois évoquée timidement dans les discours de certains dirigeants politiques mais, malgré la succession de catastrophes industrielles ces dernières décennies, elle reste inaudible face à la doxa de la croissance.
Cette réalité impose la mise en place de solutions originales et radicales pour sortir des crises multiples que nous traversons et qui portent en elles les germes d’un effondrement civilisationnel. Evolution du droit à l’environnement, fin des mécanismes de domination économique mondialisés, relocalisation des instances décisionnelles et mise en place d’une démocratie réelle et participative ; ces solutions font échos aux nombreuses mobilisations qui secouent de plus en plus largement la planète, tout en évitant les messages culpabilisants dont nous sommes abreuvés au quotidien. Ce livre est un plaidoyer afin de vivre l’écologie connectée aux réalités économiques, sociales et spirituelles, pour le plus grand bien de l’humanité et de la nature.
Éditions Les Liens qui libèrent, 2014, 208 pages, 16€

De quoi l’effondrement est-il le nom ?
La fragmentation du monde
Préface de Patrick Viveret
Avant-propos de Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Et si notre civilisation était au bord de l’effondrement ? Cette interrogation n’est plus réservée aux scénaristes de science-fiction et est de plus en plus présente chez de nombreh chercheurs/euses de tous horizons. Les « crises » financière, économique, écologique, climatique, sociale, démocratique, identitaire, politique… ne sont-elles que des « crises », ou le mal est-il bien plus profond ? Assiste-t-on à la fin d’un modèle de société qui s’est étendu à l’ensemble du monde en quelques siècles seulement ?
Pour autant, que peut signifier ce concept d’effondrement ? Suivons-nous la trajectoire de l’empire romain ou de la civilisation maya ? Devons-nous voir l’explosion des inégalités et des tensions sociales comme des signes avant-coureurs de cet effondrement ?
Partant de ces questions, ce livre a pour but d’interroger cette notion, en particulier sous l’angle des ségrégations sociales et spatiales. On en vient alors à considérer l’effondrement comme la conséquence probable d’un monde de plus en plus fragmenté, dans lequel coexistent des personnes renfermées sur leur prospérité derrière des murs sans cesse plus hauts, alors que de l’autre côté toujours plus de populations subissent les conséquences des crises multiples.
Une fois analysées sous l’angle de leurs responsables, l’amplification annoncée des catastrophes prend un tout autre visage, permettant à l’auteur de poser les bases d’un nouveau système plus juste et plus durable.
Éditions Utopia, mars 2016, 8€.