par Daniel Pisvin, Jean-Philippe Body

« Le présent manifeste a été approuvé lors de l’assemblée générale extraordinaire des Amis de la Terre, le 6 février 1977. […] Son but : servir de base de réflexion et de référence permanente aux membres et aux différents groupes régionaux des Amis de la Terre dans leur action culturelle et politique mis aussi de dissiper toute équivoque éventuelle quant à notre vision de la Société, nos objectifs, notre stratégie. » Extrait du Manifeste, 1977

Paul Lannoye, fondateur de Démocratie Nouvelle et Jean Liènard, membre des Amis de la terre France depuis 1972 se rencontrent au début de 1975 à l’occasion de la lutte antinucléaire. Le 23 mai 1975, Jean Liénard organise à Mons une conférence sur les dangers du nucléaire avec comme invité Paul Lannoye. Lors de cette rencontre, Paul Lannoye propose à Jean Liénard la création des Amis de la Terre-Belgique. Le choix se porte sur les Amis de la Terre en raison de leur rayonnement international contre le nucléaire et de leur vision globale de la société. Ce sera la première association écologiste en Belgique.

« Militer pour l’Écologie, c’est vouloir une société où les pouvoirs sont partagés, les décisions débattues, les matières économisées, les outils soumis à leurs utilisateurs, les équilibres respectés. » Extrait du Manifeste, 1977

L’ASBL les Amis de la Terre-Belgique sera constituée officiellement lors de l’AG du 12 mars 1976 à Namur avec comme fondateurs des membres de Démocratie Nouvelle, de l’APRI-Belgique et des militants antinucléaires. Le premier président sera Roland Libois et le premier secrétaire, Raymond Polis.

Afin de se présenter publiquement, une conférence de presse est organisée le 31 août 1976. Ils proposent de changer le système politico-socio-économique, considéré comme la cause des dysfonctionnements de notre planète.

« Une politique de conservation des ressources exige une utilisation parcimonieuse de l’énergie comme des matières premières et une mutation importante en matières de transports, d’agriculture, d’équipements domestiques et de choix de production industrielle. » Extrait du Manifeste, 1977

L’association repose sur un grand nombre de groupes régionaux autogérés. Des commissions jouissant d’une grande autonomie sont mises en place pour gérer les principales thématiques : énergie et lutte antinucléaire, technologies douces, aménagement du territoire et actions contre le tourisme industriel et les grands travaux inutiles, groupe animation-information, groupe juridique, agriculture biologique, groupe scientifique pour étudier les pollutions, non violence, problèmes éthiques et féminisme, transports en commun, emploi et écologie, alimentation, « tiers-monde ». Les Amis de la Terre annoncent leur opposition au développement de l’énergie nucléaire (Doel 4, Tihange 2 et 3) et proposent un projet d’énergie alternative.

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Dessin de Michel Barzin paru dans La Feuille de chou en décembre 1977

Les Amis de la Terre se font connaître par l’édition d’une revue en mars 1977 : La Feuille de chou biologique (devenue l’Écologiste en octobre 1979). Ils y remettent en question notre société industrielle et capitaliste qui transforme tout en marchandise et profit.

« Il faut donner un contenu à la croissance : parler de la croissance de la satisfaction des besoins réels, de croissance de la responsabilité collective, de croissance de la maturité des producteurs, plutôt que de croissance du Produit National Brut (PNB, masse des biens et services quels qu’ils soient). Il faut intégrer le bien-être dans le calcul économique. » Extrait du Manifeste, 1977

Les Amis de la Terre signalent déjà de possibles modifications climatiques résultant de la production toujours croissante d’énergie fossile, source d’une pollution thermique inquiétante. Ils n’acceptent pas que les pays riches construisent leur « bien-être » matériel sur la misère des peuples du « tiers-monde ». En retour, ils proposent une société autogérée dans une structure intégralement fédérale.

« L’écologie dépasse largement la défense de l’environnement. Elle n’est pas un esthétisme généreux, elle emporte un projet politique, global, réaliste, audacieux et équilibré. » Extrait du Manifeste, 1977

Les Amis de la Terre se définissent comme un mouvement libertaire, anticapitaliste, antihiérarchique, antibureaucratique, antitechnocratique, mais pour le fédéralisme et le « véritable » socialisme. Ces idées se retrouvent dans le manifeste publié en 1977.

Mais la construction de l’association ne se fait pas sans rencontrer quelques difficultés et différends. Les deux points de divergences principaux concernent la mise en place d’une charte de fonctionnement et la question de l’engagement politique.

D’une part, deux visions de l’association s’affrontent. Les libertaires ne veulent pas de structure, mais des activités et des rencontres spontanées selon les besoins de chacun. Les autogestionnaires veulent une structure fédérale avec délégation de pouvoir, des groupes régionaux et des commissions autonomes, mais avec un organe de coordination.

Finalement, l’Assemblée générale du 8 octobre 1978 acte la scission officielle entre l’ASBL les Amis de la Terre (autogestionnaire) et le Réseau Libre des Amis de la Terre (RLAT, libertaire).

« Pour nous, l’autogestion est autant une stratégie qu’un objectif. Nous ne voulons pas nous situer dans la classe politicienne, mais nous voulons que la politique soit l’affaire de tous. » Extrait du Manifeste, 1977

D’autre part, certains groupes particulièrement actifs participent à des élections, malgré les critiques émanant principalement des membres de l’APRI et de militants antinucléaires « apolitiques ». Ainsi, des listes seront créées aux élections communales d’octobre 1976, législatives en avril 1977 et décembre 1978. Une liste « Europe Écologie » se présentera aux élections européennes de juin 1979 (on notera que 13 candidats sur 17 sont membres des Amis de la Terre). Les premiers élus Écolo (mars 1981) compteront quatre membres des Amis de la Terre.

Entre 1976 et 1980, les Amis de la Terre vont s’organiser et s’étendre rapidement pour atteindre un millier de membres et devenir la principale association écologiste en Belgique francophone.

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Proposition des Amis de la Terre de boycotter les pompes Shell suite à une marée noire provoquée par un pétrolier sur les côtes bretonnes, 1978.