lesoir.be : "Un verger conservatoire pour sauvegarder notre terroir"

L’un des plus vastes vergers conservatoires de Wallonie se tient dans le pays de Herve. Les Amis de la Terre y transmettent l’art ancestral du greffage. Reportage.

Certains ont le compas dans l’œil. D’un geste vif et contrôlé, Jacques Delhez tranche la branche prélevée sur le pommier à reproduire. L’acte est parfait : le biseau du greffon est similaire tant en longueur qu’en diamètre à l’autre biseau coupé, quant à lui, dans un frêle tronc appelé porte-greffe. Alors que les deux biseaux s’épousent, les encoches incisées dans l’un et l’autre s’emboîtent impeccablement. Un élastique spécial vient les ligaturer et maintenir la greffe. « Photosensible, il se dégradera au bout d’un mois , précise-t-il au petit groupe pressé autour de lui pour ne rien perdre de la précision des gestes. On sera fixé d’ici 2 à 3 semaines : si la branche pousse de 3 centimètres, c’est que la greffe a pris. »

Depuis des millénaires, le greffage printanier est utilisé pour reproduire les variétés locales d’arbres fruitiers. Mais à l’ère où nos étals sont monopolisés à 89 % par 5 variétés de pommes commerciales – la jonagold et son mutant, la jonagored, y occupent 70 % de l’espace –, ce geste ancestral tend à se perdre. Pour le perpétuer, Jacques Delhez, membre de l’ASBL Les amis de la Terre, l’enseigne avec passion au cœur du Verger conservatoire de Soumagne.

Empêcher la biodiversité bocagère de tomber dans l’oubli

Géré par une douzaine de bénévoles de l’ASBL, ce domaine vallonné jouxtant les voies du TGV est l’un des plus vastes vergers wallons dédiés à la sauvegarde des variétés de fruits de notre terroir. Sur 6 hectares, quelque 183 pommiers, poiriers et cerisiers de variétés typiques du Pays de Herve se dressent depuis 2008 sur leur « haute tige ». Sous cette expression se cache la hauteur de l’arbre adulte (plus de 2 mètres), mais aussi la vigueur du porte-greffe. « Alors qu’un haute tige peut espérer vivre 100 ans ; la durée de vie d’un arbre nain, comme les basse tige des vergers commerciaux, n’excédera pas 20 à 25 ans » , précise Jacques Delhez qui possède, par hobby, son propre verger de 3 hectares avec 114 variétés locales haute tige. Cette différence d’espérance de vie se répercute par des habitats perdus pour la faune du bocage (voir encadrés), dont la biodiversité périclite depuis une quarantaine d’années.

« À cette époque-là, pour permettre le passage des grosses machines de l’agriculture intensive, les agriculteurs percevaient des primes pour arracher arbres fruitiers et haies, explique Pascal Hauteclair, de Natagora. Désormais, les derniers vieux vergers haute tige arrivent en fin de vie. »

C’est pour empêcher la biodiversité bocagère de tomber dans l’oubli que le Verger conservatoire de Soumagne arbore la plupart des variétés fruitières bien connues autrefois. Toutes sont issues de la vaste collection de fruitiers locaux du Centre wallon de recherches agronomiques de Gembloux. « Si certaines variétés sont délicieuses à croquer, d’autres étaient utilisées pour la production de sirop et de pectine , explique Jacques Delhez. Même si ces dernières n’ont pas bon goût, on les conserve tout de même car elles font partie de la diversité du terroir. »

Le goût des fruits anciens

Un autre but avoué du Verger conservatoire est de réapprendre au public le goût des fruits. Dans nos étals, en plus d’un physique avenant et d’un calibre identique, les pommes ont un goût standardisé. Et pourtant, en ce début avril, quel délice de croquer dans une gueule de mouton. Au sein du Verger, Bénédicte Masson transmet aux écoliers de la région son goût pour les fruits anciens. « Lors d’ateliers de transformation de fruits, ils apprennent à réaliser des compotes, mais aussi de délicieux fruits séchés et même des cuirs de fruits », explique-t-elle avant de souffler les détails de ces recettes alléchantes.

Dans un millénaire, l’humanité se rappellera peut-être du TGV Liège-Cologne comme du sauveur d’inestimables variétés de pommiers. Si le verger a vu le jour, c’est parce qu’Infrabel devait mettre un terrain à disposition pour compenser la destruction du bocage liée aux travaux des voies à haute vitesse. Le premier bail de l’ASBL prendra fin l’an prochain. « Nous espérons le feu vert d’Infrabel pour reconduire le bail de dix ans », confie Jacques Remy, des Amis de la Terre.

Source : http://www.lesoir.be/1174312/article/demain-terre/biodiversite/2016-04-07/un-verger-conservatoire-pour-sauvegarder-notre-terroir