, par Céline Racine

En mars dernier, les Amis de la Terre organisaient un week-end intitulé "Résistances au Sud et Action directe non-violente".

Un article sur ces deux jours de formation est paru dans le dernier numéro du magazine d’éducation relative à l’environnement Symbioses. Ce nouveau dossier explore les mobilisations citoyennes et pédagogiques. Il nous démontre en quoi elles participent à une forme d’éducation.

Par Céline Teret, Symbioses

Quels liens entre des paysans brésiliens qui occupent pacifiquement des terres pour défendre leurs droits et la plantation de patates sur des zones à défendre ici, en Belgique ? Comment et pourquoi s’engager dans de l’action directe non violente ? Réponses lors d’un week-end de formation interrogeant le trait d’union des luttes entre Nord et Sud. Deux jours organisés par Les Amis de la Terre, en collaboration avec des partenaires associatifs.

S’indigner est une chose. Agir en est une autre. Pour nourrir l’engagement et avancer dans l’action, inspirons nous et outillons nous de ce qui se fait « ailleurs ». A des miliers de kilomètres ou au coin de la rue. Ces lieux de résistance sont multiples. De même, leurs origines et leurs formes. Ce n’est donc pas anodin si l’association Les Amis de la Terre Belgique a fait appel à de nombreux intervenants et partenaires associatifs pour faire vivre son week-end « Résistances au Sud et action directe non-violente », organisé dans le cadre de la campagne Avec le sud, on perd pas le Nord !

Première d’un cycle de trois basé sur le trépied du REV (lire encadré Résistance - Expérimentation - Vision), cette formation s’est tenue fin mars à la Ferme Arc-en-Ciel, à Wellin, un lieu emblématique en matière de permaculture et d’alimentation locale, où se cultivent tant la terre que la mobilisation paysanne et citoyenne.

Autre regard sur le Sud

Issus d’horizons variés, mais tous sensibles aux valeurs écologiques et sociales défendues par Les Amis de la Terre, les 25 participants se sont plongés dans le vif du sujet dès leur arrivée, avec la conférence gesticulée (1) Radical !? Ou comment agir ici, maintenant et ensemble.

C’est ensuite un voyage initiatique au cœur des luttes qui a rythmé leur week-end : auprès de paysans sans terres du Brésil et d’Inde, au sein du village indien de Sarayaku d’Amazonie équatorienne, au Forum pour l’agroécologie du Mali, ou encore dans des communautés autonomes zapatistes du Mexique. Ces ateliers de découverte de résistances au Sud étaient portés par des représentants d’associations actives ici, ayant pris part à ces mouvements là-bas (2).

S’inspirer d’ailleurs pour vivre et agir ici, un fil conducteur tenu des deux mains par Daniel Cauchy, de Rencontre des Continents, venu déposer quelques éléments théoriques. Lui préfère parler « des » Sud et plaide pour un autre regard sur les rapports Nord-Sud : « Face au grand récit émancipateur moderne où l’homme maîtriserait tout, les Sud apportent des récits complètement différents, où l’homme a une autre place, où il fait partie du vivant mais ne le dirige pas. Ces modèles d’expérimentation au Sud sont autant de sources d’inspiration pour réinventer de nouvelles visions. Cela ne nécessite pas d’oublier tout ce que nous sommes, mais de rentrer en dialogue fructueux entre ce que nous avons envie de garder et ce qui nous apparaît étranger, voire étonnant. Cela demande des déconstructions de la plupart de nos repères. »

Construire son action

Également à l’affiche de ce week-end chargé, l’action directe non-violente. Pour mettre en lumière cette forme de mobilisation citoyenne, Amaury Ghijselings de Quinoa (asbl proposant plusieurs formations liées à l’engagement) passe de la théorie aux exemples concrets. « Il existe différentes dynamiques de changement social. Il y a le "faire avec", comme le vote, l’interpellation, le plaidoyer. Il y a aussi les alternatives, dans l’idée de créer, par exemple, un groupe d’achat solidaire ou un jardin partagé. Et il y a une troisième forme d’action, qui arrive souvent en dernier recours, c’est le fait de résister et de mettre en place des actions directes. C’est un levier parmi d’autres, qui doit être articulé aux autres. » L’animateur poursuit sur la notion de « direct » qu’il explique par l’idée « d’avoir un effet immédiat et de ne pas passer par des intermédiaires que sont d’autres citoyens, l’associatif ou le politique. Recouvrir une pub, c’est une action directe. Occuper l’espace public pour y organiser une assemblée populaire, sans en demander l’autorisation, c’est une action directe. La désobéissance civile, à savoir violer une loi pour dénoncer cette loi, est une forme d’action directe aussi. »

Une diversité d’actions possibles, à portée de main donc… ou presque. A renfort de schémas, Amaury passe au crible comment s’organiser en groupe, se fixer un objectif et un public cible, analyser les ressources disponibles, ne pas omettre les limites, scénariser l’action, la préparer, se répartir les rôles, imaginer un plan B, voire C, débriefer l’action… et réorganiser une action, pour taper sur le clou.

« Entrer dans l’action, c’est plus que descendre dans la rue rejoindre une manifestation, souligne Céline Racine, animatrice aux Amis de la Terre. Cela demande de l’organisation et c’est plus complexe que ce que l’on peut s’imaginer. D’où l’intérêt de cette formation : outiller les militants pour qu’ils puissent prendre part à une action existante dans un premier temps, puis organiser leur propre action par la suite. »

Parmi les peurs partagées par les participants, celle de la sanction. Amaury rassure : « Il y a une méconnaissance des citoyens belges sur les risques encourus lorsque l’on fait de l’action directe. Les risques d’arrestation et de répression sont surestimés. Chez nous, on peut lever la voix, mettre en place des actions, désobéir, sans se retrouver nécessairement en prison. »

Lui-même militant et activiste, Amaury n’hésite pas à pointer le pouvoir émancipateur de telles actions : « C’est aussi un moyen de s’épanouir et de prendre du plaisir dans l’action. Quels que soit les résultats obtenus, rien que le fait de se mettre en mouvement permet d’être plus en accord avec soi-même, de ne plus se sentir complice des injustices. » Céline ajoute : « Être engagé, c’est également porter les voix de ceux qui en sont empêchés, notamment dans certains pays du Sud. D’où l’importance de travailler en réseau, se renforcer, se soutenir. »

« Oui, on peut résister au Nord »

La fin du week-end des Amis de la Terre va d’ailleurs très vite se muer en laboratoire d’actions pour le changement. En sous-groupes, les participants imaginent leurs actions, avec pour toile de fond la journée des luttes paysannes du 17 avril. Parce que c’est une opportunité proche dans le temps pour passer à l’action. Parce que, aussi, les menaces qui pèsent sur l’agriculture paysanne sont tangibles mondialement. Une belle illustration de ce trait d’union Nord-Sud.

« On avait tous envie d’agir et de s’y mettre, partage Lorie, l’une des participantes. Il y a eu une belle énergie à ce moment-là ! ». Avec ses compères, elle a décidé de mener une action de sensibilisation dans les rues de Liège. « On va distribuer des semences. C’est une forme d’action non violente qui transgresse une loi puisque l’échange de semences est illégal. » Sur la formation en général, Lorie conclut : « Cela m’a conforté dans l’idée que ces actions sont utiles ! »

Sofia a aussi participé au week-end et abonde dans ce sens : « Oui, on peut résister au Nord, il y a beaucoup de causes, raisons et arguments pour le faire. » Elle souhaite voir se mettre en place « des espaces de rencontre pour renverser l’ordre établi et lutter contre toutes les injustices produites par un système capitaliste inhumain. C’est à partir de la convergence et de l’éducation que nous réussirons à créer un monde digne. »

Céline Teret

(1) spectacle mêlant théorie et vécu des conférenciers. Infos sur http://conferences-gesticulees.be

(2) pour en savoir plus sur ces luttes menées au Sud, voir les interventions disponibles sur www.amisdelaterre.be/2852

Résistance - Expérimentation - Vision
« Il n’y a pas de Résistance sans conflit, mais pour que cette résistance soit créatrice, qu’elle ne tourne pas à la révolte désespérée, elle a besoin de la Vision transformatrice qui débloque l’imaginaire, et de l’Expérimentation anticipatrice qui incarne dans l’ici et maintenant les projets qui, sinon, paraîtraient utopiques. Toute l’idée est la nécessité de mettre au pot commun ces 3 approches. » Patrick Viveret, philosophe, au sujet du trépied du REV
Source : conférence du 16/11/15, Quinzaine Marseille en Communs, à voir sur www.fokus21.org

Pour alimenter la réflexion…
« Il y a dans nos sociétés occidentales ce sentiment que nous ne sommes pas à plaindre et qu’on devrait agir pour ceux qui subissent plus d’injustices que nous. Pourtant, les mécanismes de domination sont les mêmes et sont internationaux. Violation du droit à un environnement sain, inégalités sociales, domination patriarcale, déni démocratique, accaparement des richesses par une minorité, tout cela existe au Nord comme au Sud. Il faut faire des liens entre les luttes émancipatrices d’ici et de là-bas. Agir dans le Nord peut aussi avoir une incidence dans le Sud. »
« Conscients des impasses de la démocratie, beaucoup de mouvements sociaux dans le Sud ont véritablement acté que le dialogue politique ne changerait rien à leur situation. Face à ce "plus rien à perdre", ils s’engagent pleinement dans des actions de résistance, de désobéissance civile, parfois même de lutte armée. Il y a une radicalité dans l’action qui va plus loin que chez nous, parce qu’en Belgique on ne meurt pas de faim, parce qu’ici, les richesses sont un minimum redistribuées… Chez nous, une partie de la population a conscience qu’elle est exploitée, dominée, mais a peur de subir la répression, de perdre ce qu’elle a déjà. Les ONG, par exemple, utilisent rarement d’autres méthodes que le plaidoyer ou la sensibilisation, parce qu’elles courent le risque de perdre des subsides. »
Propos d’Amaury Ghijselings, de Quinoa, recueillis par C.T.

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