Les Amis de la Terre Belgique
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Revue Justice Climatique (n°2/3) // Vous avez dit "durable" ? Des transitions pour qui, comment ? Une introduction à la vision du mouvement Luttes, Solidarités, Travail

On nous propose de partager quelques réflexions, dans cette revue portée par Les Amis de la Terre - Belgique, à propos des défis qui s’imposent à tou·te·s pour assurer la viabilité de la planète et de ce qui la compose et l’habite. Avant de développer des points précis d’analyses propres aux questions posées dans le cadre du mouvement LST à propos des défis majeurs, environnementaux et sociaux, il est nécessaire de passer par une brève présentation des lieux, des engagements, des cadres sociétaux dans lesquels nos réflexions prennent naissance.

Notre contribution, par cet article, s’enracine dans des démarches collectives de rencontres, de réflexions et d’actions dans le cadre des luttes et des résistances à la misère de populations parmi les plus opprimées. Parler d’opprimé·e·s plutôt que de populations les plus pauvres nous semble plus approprié pour mettre en lumière les processus d’exploitation et de violence qui fabriquent cette insécurité d’existence permanente, imposée à tant de personnes et de familles. Il est vrai que dans nos sociétés profondément inégalitaires, « les pauvres », « les plus pauvres », témoignent de ces réalités permanentes en augmentation. Celles-ci sont intimement liées à l’autre face de la médaille, la production des richesses et leur très inégale répartition. Comme nous le soutenons depuis la fin des années 70 et les premières années de notre mouvement LST (Luttes, Solidarités, Travail) [1] : « être pauvre dans une société inégalitaire ce n’est pas en être exclus, mais y être profondément inclus ». C’est être dans le plateau de la balance avec une position défavorable dans l’accès à l’emploi, au droit de vivre en famille, à l’habitat, aux outils d’enseignement, aux produits de première nécessité (énergie, alimentation, mobilité, culture, etc.). Parler à propos de la « pauvreté » permet de rappeler un état, une réalité de vie, et de questionner l’intérêt de la cohésion sociale à certains moments.

Rejoindre les opprimé·e·s dans leur refus de l’exploitation qu’ils et elles vivent, fait apparaître la réalité sous un autre angle. Celui des processus, des mécanismes de fonctionnement de nos sociétés qui produisent un enfermement dans la misère pour certaines populations, avec les violences de toutes sortes qui accompagnent cet enfermement. Albert Harte [2] et certaines familles qui vivaient dans des caravanes et des baraquements sans eau ni électricité [3], nous rappellent cette conscience première des opprimé·e·s : « pour des pareils à nous autres c’est toujours ainsi, on a les restes des autres, les terrains abandonnés, des anciennes carrières (…), nos enfants ne sont pas accueillis et attendus dans les écoles. Parfois au début il semble qu’on les accueille mais on a vite compris que c’est pour faire le nombre si on les a acceptés ». À cette époque il était encore possible de se débrouiller et survivre en faisant les mitrailles ou d’autres activités. Actuellement on ne peut plus. La récupération est de plus en plus organisée autrement. Et si on dépend d’allocations sociales, chômage ou CPAS, ces activités de survie sont formellement interdites.

Depuis plus de quarante ans maintenant, nous relevons le défi du droit d’association pour les populations parmi les plus opprimées. Il constitue pour nous un outil indispensable de citoyenneté et d’émancipation. Et pourtant, face à ce droit d’association qui semble élémentaire, en principe garanti à tou·te·s par la constitution, nous parlons d’un réel « défi ».

Dans la misère, tout divise et de nombreuses institutions qui régulent nos sociétés contribuent à cette division, voire gèrent et organisent les inégalités à travers la répression de nombreuses pratiques de solidarité et de survie développées par les populations les plus pauvres [4]. Par exemple, le statut de cohabitant·e fait que si on héberge un proche ou toute autre personne qui se trouve à la rue, sans logement, on sera sanctionné. Il faut déclarer ce changement qui produit une modification de statut et une forte baisse de revenu. Sans cette déclaration on risque d’être suspendu du droit et condamné pour fraude sociale. Dans d’autres situations il faut avoir une autorisation pour participer à des activités associatives ou pour assumer un mandat associatif tel qu’être membre d’un conseil d’administration d’une ASBL. De même, faire un potager avec ses voisins expose les allocataires sociaux au risque de l’exclusion du bénéfice des allocations. À côté de cela, ils seront peut-être activés par un CPAS dans une sorte de « travail forcé », rémunéré 1 ou 2 €/h en plus du RIS, pour les heures de travail prestées auprès d’un potager collectif organisé par une association. On peut encore ajouter à ces exemples la chasse à la mendicité, dont dépend pourtant la relative survie de nombreuses personnes [5].

Dans la mesure où nous avons planté le décor de nos luttes et de nos espérances, nous pourrons partager plus longuement avec vous, cher·e·s lecteur·rice·s, sur des transitions justes, sur « l’arme alimentaire » qui agit sur de nombreux allocataires sociaux ici et maintenant. Mais aussi sur l’utilisation des plus pauvres comme « moyens utiles » aux transitions, autant que sur l’utilité des pauvres à travers l’histoire comme acteur·rice·s dans des transitions identifiées à d’autres époques.

Acteurs et actrices de la récupération et du recyclage de tous les temps, aujourd’hui les plus pauvres sont chassés de ces activités par une économie circulaire - en principe bénéfique sur le plan écologique - colonisée par des concentrations industrielles qui maîtrisent de plus en plus l’ensemble du processus de manière verticale, de la collecte à la valorisation. Au mieux, certain·e·s de ces travailleur·se·s chassé·e·s des secteurs de l’économie « informelle » seront renvoyé·e·s vers des « emplois dérégulé », qui constituent des activités obligatoires pour justifier l’allocation sociale perçue du chômage ou du CPAS, et dont le montant se trouve ainsi majoré par les quelques euros par heure prestées dans le cadre de cette activation.

Utilisateur·rice·s des zones d’habitats refuges, les plus pauvres s’en trouveront aussi chassé·e·s demain par la « gentrification » [6], qui s’opère sur certains domaines et zones de loisirs dans lesquels les habitats légers « nouvelle génération » peuvent trouver à s’implanter.

Avec des groupes de militant·e·s du mouvement LST, de 2017 à 2019, nous avons participé à la réalisation du rapport bisannuel sur la pauvreté, intitulé « Pauvreté et durabilité » [7], dans le cadre des concertations avec le Service fédéral de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale. Dès les premières rencontres, les militant·e·s mettent en avant que : « pour nous ce qui est durable, depuis toujours, c’est la misère, l’oppression permanente de notre existence, le mépris, la transparence qu’on nous impose, les contrôles sur toute notre vie et nos familles » [8]. En bref, tout ce qui contribue à mettre en forme une citoyenneté de seconde zone [9].

Depuis de nombreuses années, nos réalités de vie questionnent les défis et enjeux qui se posent à nos sociétés. Les défis climatiques mais aussi, de notre point de vue, les défis sociaux qui y sont intimement liés. Il y a une quinzaine d’années, nous étions parmi les fondateurs de la plateforme « Associations 21 » pour un développement durable, aux côtés d’autres organisations. De notre point de vue toujours, ce qui peut nous rassembler avec d’autres, c’est la lutte contre l’exploitation outrancière de l’humain et de l’environnement pour les profits de quelques-un·e·s au mépris de toutes les conséquences qui découlent de ces pratiques : crise climatique et destruction des écosystèmes (dans lesquels nos réalités humaines sont bien présentes). Bien que nous soyons membres actifs de cette plateforme fondée sur les ODD, nous questionnons largement et de manière critique les concepts de développement qui lient de manière erronée le progrès, ou même le « bien-être », avec la croissance et qui reposent depuis des siècles sur la mise en concurrence dans des pratiques d’exploitation [10].

Par Luc Lefèbvre, membre du mouvement LST (Luttes, Solidarités, Travail)

Crédit photo : Mouvement LST

[2Albert a milité avec LST de nombreuses années et il était membre du CA de LST -CFA (Condroz-Famenne-Ardenne. Particulièrement attentif aux habitants de campings et de domaines il est décédé à Heure.

[3Dans les années 70, près du village de Denée, de nombreuses familles étaient contraintes de vivre au sein d’habitats de fortunes, près d’une ancienne carrière devenue une véritable décharge. Emission RTBf , « A suivre », Des pareils à nous autres - Jc. DeFossé 1980.

[6Le terme de gentrification désigne un processus de modifications importantes au sein de nombreux quartiers populaires du centre de grandes villes. Ces modifications se manifestent de différentes manières, par exemple par une augmentation du coût de la vie (des loyers, des produits dans les commerces, des sorties, etc.). Ainsi, les habitants de ces quartiers peuvent ne plus pouvoir supporter le coût de la vie, ou simplement perdre leurs repères dans leur quartier, et être progressivement poussés hors de ceux-ci, généralement vers d’autres quartiers plus accessibles financièrement, et plus en périphérie.

[9Les Objectifs de Développement Durable, (aussi appelés objectifs du millénaire) promulgués par l’ONU pour la période 2000-2015.

[10Ces questionnements critiques sont portés sur base de notre charte fondatrice de 1981. Elle enracine notre mouvement dans les luttes et résistances portées par les populations les plusopprimées et les espérances qu’elles portent pour construire d’un monde qui tourne autrement...